Peut-on encore croire au Progrès?

Peut-on encore croire au Progrès? 

  • Accroche Robert Redeker qui a publié Le progrès : point final en 2015 , résume son œuvre de façon lapidaire : « Le progrès est un projet, enraciné dans les Lumières, qui a échoué. Il est en échec politique, anthropologique et écologique ».

 

  • Définition : On distingue traditionnellement :
    • Le progrès qui désigne le progrès technique qui ne s’arrête pas ;
    • Le Progrès qui désigne l’évolution générale du genre humain vers le mieux
  • Longtemps, l’idée de progrès s’est imposée comme un mythe fondateur et incontesté de la modernité, fondé sur la croyance dans le déploiement conjoint et inexorable de la science et de la raison dans l’histoire :
    • Elaborée dès la Renaissance et portée en étendard lors des Lumières, l’idée de progrès de l’humanité a semblé se matérialiser à partir de la Révolution comme la promesse d’une « marche inexorable » de l’humanité vers le mieux, par le biais des découvertes scientifiques et de l’héroïsme de la raison, affranchissant l’homme de ses dépendance matérielles et de sa tutelle idéologique ;
    • L’idée de progrès s’est d’ailleurs partiellement déployée dans les faits, avec l’impact extraordinaire des découvertes scientifiques sur la vie concrète des hommes, dont témoigne par exemple l’explosion de l’espérance de vie et l’amélioration effective des conditions de vie ;
  • Cependant, l’idée de progrès a fait l’objet d’une profonde remise en cause à partir du XXe siècle, du fait de la disjonction manifeste entre progrès scientifique et Progrès de l’humanité :
    • Le progrès technoscientifique s’est retourné contre les principes éthiques et moraux qu’il était supposer accomplir ;
    • Aujourd’hui, le profond discrédit dont fait l’objet l’idée de progrès dans nos sociétés laisse ses dernières dans une situation de doute croissant quant à un éventuel projet de substitution qu’elles doivent porter et aux finalités qu’elles doivent s’assigner.
  • Problématique : Peut-on encore croire dans le Progrès ?

 

I) Fruit d’une sécularisation de l’eschatologie chrétienne, l’idée de progrès s’est développée avec la modernité comme la croyance dans le déploiement conjoint et inexorable de la science et de la raison dans l’histoire

A. L’idée de progrès s’inscrit dans le prolongement de l’eschatologie chrétienne, qu’elle mobilise de façon sécularisée en concevant l’histoire comme l’accomplissement d’un processus

  1. L’idée de progrès s’inscrit dans le prolongement de l’eschatologie chrétienne, qui rompt avec la vision cyclique au profit d’une conception linéaire et fléchée de l’histoire

L’idée de progrès apparaît dans le prolongement de l’histoire chrétienne, qui rompt avec la vision cyclique du temps des sociétés antiques :

  • Dans les sociétés primitives et antiques, le temps est perçu de façon cyclique :
    • Dans les sociétés primitives :
      • Claude Lévi Strauss, La pensée sauvage : oppose les « sociétés froides », caractérisées par un rapport dépassionné au temps, et les « sociétés chaudes », « happées par l’histoire », qui ont quant à elle un rapport au temps fondé sur l’urgence permanente. L’anthropologue avance que les sociétés primitives sont des sociétés froides ;
      • Claude Lefort, Sociétés sans histoire et historicité, 1952 : distingue les sociétés stagnantes (« culture dont le propre est de durer sans devenir »), et les sociétés historiques, qui font de « l’événement » un levier pour définir un projet et pour penser l’avenir ;
    • Sous l’antiquité, l’histoire est perçue comme un éternel retour :
      • Le philosophe Héraclite et les stoïciens forgent le concept d’éternel retour, selon lequel après plusieurs milliers d’années, le monde est censé s’embraser tout entier avant de recommencer de façon identique, avec les mêmes personnages et les mêmes épisodes ;
  • Le christianisme offre une première rupture avec ces modèles en introduisant un temps fléché, orienté vers une fin et par là pourvu d’un signification :
    • Le temporalité chrétienne est une temporalité linéaire, orientée et dotée d’un sens, comme en témoigne son caractère eschatologique : l’histoire à un début et une fin, et fonctionne par enchainement des évènements : création, chute, rédemption et apocalypse décrite par Jésus dans la Parabole du bon grain et de l’ivraie.
      • Saint Augustin, La Cité de Dieu : l’histoire doit s’achever après l’Apocalypse par l’avènement du Royaume de Dieu sur terre ;
      • Bossuet, Discours sur l’Histoire universelle, 1681 : livre au dauphin dont il est le précepteur une vision providentielle de l’histoire : « Souvenez-vous, monsieur, que ce long enchainement des causes particulières, qui font et défont les empires, dépend des ordres secrets de la divine providence ».

 

  1. L’idée de Progrès sécularise cependant cette conception chrétienne à la modernité, en concevant le temps comme une processus d’accomplissement de la raison dans l’histoire

C’est avec la modernité qu’est progressivement établie la connexion entre histoire et Progrès. Le temps est avant tout une marche vers le progrès, c’est à dire l’autonomisation et l’élévation de l’homme par l’usage de la raison et par la technique :

  • Karl Lowith, Histoire et Salut, 1949 : l’histoire moderne s’inscrit dans une continuité de l’histoire chrétienne en tant que vision linéaire et non pas cyclique, mais elle est aussi en rupture en tant qu’elle sécularise la conception religieuse, en plaçant l’homme – et non pas la providence – au centre du processus historique. Karl Lowith voit dans l’idée de progrès une simple sécularisation de l’histoire chrétienne :
    • L’histoire garde un sens : la réalisation de la raison ;
    • Et une fin : l’accomplissement de la raison dans la l’histoire;

Le rattachement de l’histoire à un sens déterminé par la progression générale du genre humain vers la raison est porté à son plus haut degré par les philosophies de l’histoire, qui insèrent le présent dans un processus à l’œuvre dans l’histoire:

  • Kant, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, 1784 : qui présente une vision de l’histoire comme un progrès indéfini fondé sur la perfectibilité de l’humanité. Kant avance que l’on peut identifier dans « la marche absurde des choses humaines un dessein de la nature» :
    • « Le genre humain a toujours été en progrès et continuera toujours à l’être à l’avenir »
  • Hegel, La raison dans l’histoire : embrasse la totalité de l’histoire pour lui donner un facteur explicatif unique. Pour Hegel, l’histoire est un processus, qui n’est autre que la révélation progressive de l’essence de l’homme, c’est à dire sa liberté, et la réalisation concrète de cette liberté dans la forme politique et sociale adaptée qu’est l’Etat.
    • Ainsi chez Hegel la réalité historique coïncide exactement avec la réalisation de l’esprit et de la raison : « ce qui est rationnel est réel, ce qui est réel est rationnel » ;
    • Hegel n’ignore pas que le cours réel de l’histoire ne présente pas la linéarité et la cohérence que l’idée de développement rationnel pourrait induire : il reconnaît d’ailleurs que l’homme, et donc l’histoire, ne sont pas touts entiers rationnels, et sont ou peuvent être dirigés par leurs passions, c’est-à-dire par leur intérêt personnel. Pour autant, si les hommes ne cherchent pas consciemment la réalisation de la raison universelle, ils y parviennent comme malgré eux :
      • C’est la « ruse de la raison » : l’humanité fait l’histoire conformément à la raison mais n’en a pas conscience. La poursuite par les hommes de leurs fins particulières débouche in fine sur la réalisation de la raison. L’universel ruse alors avec le particulier en l’utilisant parfois jusqu’à la destruction (Napoléon). Hegel voit dans l’action des grands hommes, tels Jules César ou Napoléon, l’illustration la plus convaincante de cette conception: en croyant poursuivre leur fins particulières et contingentes, ils réalisent en fait des fins universelles. C’est généralement la guerre, menée par les grands hommes, qui fait office de Tribunal de l’Histoire et oriente le présent dans un sens déterminé.
        • En voyant de sa fenêtre Napoléon à la tête de son armée, Hegel s’exclame : « c’est effectivement une sensation merveilleuse de voir un pareil individu, âme du monde, qui, concentré ici sur un point, assis sur un cheval, s’étend sur le monde et le domine »
      • La complexité historique s’explique enfin par une vision dialectique de l’histoire, qui intègre la notion de contradiction sans pour autant revenir sur la fin universelle de l’histoire. La vision dialectique permet à Hegel d’intégrer l’incohérence et la contradiction dans le grand mouvement de l’histoire. Ce dialectisme de l’histoire explique qu’on ne peut comprendre un processus que lorsque celui-ci est arrivé à son aboutissement : « La chouette de minerve ne prend son envole qu’à la tombée de la nuit » (Hegel). La nature des contradictions ne se révèle qu’une fois celles-ci dépassées.
    • Marx, Le manifeste du parti communiste : la philosophie de l’histoire avancée par Marx propose un sens et une signification unificatrice : le matérialisme historique induit une loi de l’histoire (qui prend une allure scientifique) selon laquelle la lutte des classes, donc le rapport de production, est le moteur de l’histoire : « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes ».
      • La vision marxiste de l’histoire est également eschatologique et présente même un dimension apocalyptique : l’histoire a une fin nécessaire : le capitalisme, incapable de se réformer, aboutit nécessairement à son paroxysme (l’aliénation de l’homme par l’homme) et donc à la Révolution : ainsi l’avènement du communisme ne peut pas ne pas avoir lieu ;
    • Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme : la fin de l’histoire ne signifie pas la fin de la succession des évènements, mais l’aboutissement de l’évolution vers le progrès : « Cela signifiait qu’il n’y aurait plus de progrès possible dans le développement des institutions fondamentales et des principes sous-jacents, parce que toutes les grandes questions auraient été résolues ». Dans son essai de 1992, Fukuyama croit identifier dans l’hégémonie de la démocratie libérale et son acception universelle la fin de l’histoire.

B. A partir du XVIIe siècle, la modernité pose l’unité du progrès technoscientifique et du progrès moral de l’humanité

  1. Dès la Renaissance, le développement des sciences accompagne l’apparition d’une nouvelle conception d’un « homme souverain de lui même »

Dès la Renaissance, le développement des sciences et l’apparition d’une nouvelle conception de l’homme souverain de lui même sont concomitants :

  • A partir de la Renaissance, la science change de visage et se trouve d’avantage associée aux applications techniques qu’elle permet. Le progrès semble d’abord cumulatif à l’infini. Il a pour argument principal une augmentation continue du confort des individus et de leur espérance de vie :
    • Francis Bacon, La Nouvelle Atlantide, 1627: engage une « Grande restauration » de la science, se montrant persuadé que le progrès des connaissances doit entrainer à terme une amélioration des conditions humaines. Dans la Nouvelle Atlantide, il imagine une cité idéale gouvernée par des sages tournés vers les sciences et les techniques.
    • Descartes, Discours de la Méthode, 1637 : en découvrant par la connaissance scientifique les lois de la nature, l’homme peut se « rendre comme maitre et possesseur de la nature »
  • Au même moment, l’Humanisme pose les prémices d’une autonomie de l’homme par la raison :
    • Jean Pic de la Mirandole, Discours sur la dignité de l’homme, 1486 : « afin que souverain de toi-même tu achèves ta propre forme librement, à la façon d’un peintre ou d’un sculpteur » : on a ici les prémices d’une réflexion sur l’autonomie.
    • Cet avènement d’un individu autonome et rationnel s’accompagne d’un passage de toutes les formes d’autorités au crible de raison :
      • Descartes, Discours de la méthode, 1637: seule la raison est première et universelle, et elle seule doit conduire l’existence humaine. C’est le sujet humain qui lui seul fonde le savoir, c’est à dire la connaissance du vrai et du faux l’homme ne se réclame plus que de lui même, et recherche le vrai par l’usage de la raison (cogito) et par la méthode du doute radical et systématique : Descartes fait ainsi l’hypothèse qu’un « mauvais génie non moins rusé et trompeur que puissant a employé toute son industrie à me tromper ».

 

  1. Le mouvement des Lumières opère une généralisation de cette croyance dans le développement concomitant des progrès scientifiques et humains

La période des Lumières prolonge ce mouvement en mettant l’esprit scientifique au service de l’autonomie individuelle. Les Lumières joignent les notions de progrès et de Progrès par l’extension du savoir. L’amélioration du genre humain passe par l’application de la raison :

  • Kant, Qu’est-ce que les lumières ?, 1784 : « Les lumières c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui même responsable. Sapere Aude : Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des lumières »
  • Goya, Le sommeil de la raison qui produit des monstres, 1797 : montre un jeune homme endormi avec derrière lui des animaux maléfiques. Ainsi, si la raison s’endort, l’obscurantisme s’impose ;

La Révolution et ses suites ont semblé matérialiser et concrétiser cette croyance dans le Progrès :

  • Condorcet, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, 1794 : dresse un tableau progressif en 9 époques de l’accomplissement de la raison dans l’histoire, qui s’est accéléré avec le développement des sciences (la marche du progrès accompagne celle du génie des sciences) et de l’éducation ;
  • Auguste Comte, Discours sur l’esprit positif, 1844 : théorie la loi des trois états, fondée sur la progression de l’humanité à travers trois états successifs :
    • L’état théologique, qui correspond à celui de l’âge de l’enfance de l’humanité, dans lequel l’esprit recherche la cause des phénomènes soit en attribuant aux objets des intentions, soit en supposant l’existence d’êtres surnaturels (religion polythéiste) ou d’un seul Dieu (monothéisme) ;
    • L’état métaphysique, qui correspond à celui de l’adolescence de la pensée, dans lequel les agents surnaturels sont remplacés par les forces abstraites ;
    • L’état positif, qui correspond à « l’état viril de notre intelligence », en rejetant la recherche du « pourquoi ultime » des choses pour considérer les faits, « leurs lois effectives, c’est-à-dire leurs relations invariables de succession et de similitude ».

De fait, des progrès magistraux ont été initiés du fait du développement des sciences :

  • La généralisation de la médecine a eu pour conséquence un accroissement considérable de l’espérance de vie
    • Depuis 1750, l’espérance de vie est passée de 27 ans à 78 ans pour les hommes, de 28 à 85 ans pour les femmes.
    • En 1970, l’OMS a annoncé l’éradication pure et simple de la petite vérole de la surface du monde ;
  • La révolution des transports (de la machine à vapeur au moteur à explosion) a quasiment aboli les distances :
    • Pour rallier l’Amérique depuis l’Europe, Christophe Colomb mit dix semaines en 1492 ; en 1912 le Titanic aurait du faire la traversé en 5 jours.
  • Paul Valéry, Propos sur le progrès, 1929 : « Louis XIV au faîte de sa puissance n’a pas possédé la centième partie du pouvoir sur la nature et des moyens de se divertir, de cultiver son esprit, ou de lui offrir des sensations, dont disposent aujourd’hui tant d’hommes de condition assez médiocre ».

 

II) La disjonction radicale qu’a opéré le XXe siècle entre progrès technoscientifique et progrès moral pousse aujourd’hui nos sociétés à redéfinir les conditions d’un rapport équilibré à l’idée de progrès

 

A. Les expériences du XXe siècle ont opéré une disjonction radicale entre progrès technoscientifique et progrès moral, entraînant un profond discrédit de l’idée même de Progrès

  1. Le progrès technoscientifique s’est retourné contre le Progrès moral et civilisationnel au XXe siècle

C’est au XXe siècle que s’est trouvé radicalement remise en cause l’idée de progrès, dans la mesure où le progrès technique semble s’être même retourné contre le Progrès de l’humanité :

  • Les progrès en matière d’organisation du travail ont pu se traduire par une aliénation des travailleurs :
    • Le fordisme inventé en 1908 par Henry Ford, est fondé sur la parcellisation des tâches le long d’une ligne de montage, et le chronométrage des mouvements met fin au modèle de l’artisan ayant une vue d’ensemble de son projet de fabrication.
      • Charlie Chaplin Les temps Moderne: montre Charlot qui est littéralement dévoré par la machine.
    • Les progrès techniques de l’industrie militaire ont été mis au service de la guerre totale :
      • Durant la première guerre mondiale :
        • Le gaz moutarde, inventé en 1860, est largement utilisé pendant la guerre
        • Paul Valéry, La crise de l’esprit, 1919: « Nous autres, civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous sentons qu’une civilisation à la même fragilité qu’une vie ».
      • Durant la Deuxième guerre mondiale :
        • La technique a été mise au service de l’extermination industrialisée des juifs notamment : 5 à 6 millions de morts
        • Le projet Manhattan, lancé par Roosevelt en 1942, aboutit à l’invention de la bombe A, utilisée à Hiroshima et Nagasaki en 1945
        • Gunther Anders, L’Obsolescence de l’homme, 1956 : analyse les répercussions politiques et métaphysiques de l’invention de la bombe nucléaire, pour en déduire que l’homme a perdu toute maitrise sur sa propre technologie, le monde de la technique étant devenu autosuffisant.

Aujourd’hui, les progrès technoscientifique apparaîssent comme une possible cause d’extinction de l’homme lui-même :

  • Du fait des risques industriels qui font aujourd’hui de nos sociétés des « sociétés du risque » :
    • Ulrich Beck, La Société du risque, 1986 : les sociétés occidentales sont devenues des « manufactures du risque », qui suscite leurs propres risques. On n’échange pas seulement des biens, mais aussi des maux. Le risque actuel n’est plus le risque social, mais le risque technique, de sorte que le destin de l’homme n’est plus menacé par la misère mais par le risque industriel. Beck insiste sur deux phénomènes :
      • La mondialisation des échanges qui permet à un produit dangereux de se répandre aisément ;
      • La concentration des richesses et des hommes qui rend d’autant plus systémique l’occurrence d’une catastrophe ;
  • Du fait de l’épuisement de nos ressources naturelles et du réchauffement climatique :
    • Rapport Halte à la croissance ? commandé par le club de Rome au MIT en 1972 : met en avant le risque d’incompatibilité entre les rythmes des croissance économiques et démographiques et le caractère limité des ressources de la planète, en matière alimentaire notamment ;
    • GIEC, 5e Rapport, 2014 : estime que le réchauffement moyen depuis est de 0,85 °C sur la période 1880-2012 et que les trois dernières décennies sont « probablement » les plus chaudes depuis au moins mille quatre cents ans.
    • GIEC6e Rapport, 2018:
      • Les scientifiques exposent les conséquences d’un réchauffement des températures au-delà de 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels :
        • Ces conséquences sont multiples : vagues de chaleur, extinctions d’espèces, déstabilisation des calottes polaires, montée des océans sur le long terme;
      • En outre, les experts du GIEC avancent que si rien n’est fait pour infléchir la courbe des émissions de gaz à effet de serre, on observera une hausse des températures de 5,5° C en 2100 par rapport à l’ère industrielle; 
  • Du fait des risques éthiques qu’impliquent certaines avancées scientifiques pour la définition de l’homme lui-même et pour sa dignité :
    • Henri Atlan, l’Utérus artificiel, 2005 le biologiste et philosophe Henri Atlan estime que ce n’est pas le clonage mais l’ectogénèse qui sera développé au XXIème siècle : développement de l’embryon humain hors du corps de la mère grâce à un utérus artificiel ;
    • Aldous Huxley, Le meilleur des mondes illustre cette technique dans sa dystopie: les individus sont créés dans des couveuses qui déterminent leur intelligence selon la caste à laquelle il appartiennent.

 

  1. Aujourd’hui, le progrès technoscientifique semble s’être retourné en son envers en suscitant par réaction un retour aux archaïsmes

Plus fondamentalement, apparaît de façon de plus en plus évidente (bien que paradoxale) le fait que le progrès scientifique suscite en réaction chez les hommes des tendances à une forme de régression culturelle :

  • Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme: Met en avant le processus de désenchantement du monde propres aux sociétés laïcisées et sécularisées, défini comme une « émancipation de la magie en tant que technique de salut ». Le sociologue oppose le monde d’hier, qui était un « jardin enchanté » peuplé de sortilèges et de rituels, au monde moderne, « cage d’acier » « évidée de sa sacralité ».
  • Régis Debray, Supplique aux nouveaux progressistes du XXIe siècle : la mondialisation suscite son contraire, à savoir le retour à une tradition fantasmée et exacerbée. La mondialisation subie en silence, qui procède à l’éradication des cultures et des traditions locales au nom du progrès par les fluidité des marchandise et des flux d’informations, suscite une réaction identitaire de la part d’individus et de sociétés qui tendent à se crisper sur une culture et des appartenances qu’il estiment en danger, et cherchent à se ressourcer dans les traditions les plus archaïques. Autrement dit la mondialisation entraine par effet de retour une balkanisation, et le progrès un archaïsme.
    • Ainsi Debray avance que le fondamentalisme islamique est paradigmatique d’une réaction extrême à une mondialisation ressentie comme envahissante et destructrice. L’auteur rappelle d’ailleurs que nombre de cadres islamistes proviennent des facultés des sciences.
    • Résumant sa pensée dans sa Conférence inaugurale sur Walter Benjamin, Régis Debray avance: « Nous frileux adeptes d’un grand rationalisme étions peu préparés à saisir qu’un excès de coca-cola à l’entrée provoque un excès d’Ayatollah à la sortie. Peu préparés à se faire à l’idée que l’élévation quantitative des facteurs de progrès induit une élévation qualitative des facteurs de régression ; que la mondialisation technoscientifique des objets suscite une tribalisation politico-culturel des sujets » ,

Ainsi la notion de Progrès comporte de nombreuses limites, qui expliquent d’ailleurs que certains auteurs se soient radicalement élevés contre l’idée même de Progrès et la décadence qu’elle implique:

  • Charles Baudelaire, Curiosités esthétiques, Exposition universelle, 1855: Baudelaire critique le Progrès du fait notamment de l’orgueil et de la démesure (hubris) qu’elle implique. Il voit dans le progressisme un leurre à la mode, un « fanal obscur » qui augmente les moyens techniques des hommes sans poser la question de leur finalité. Baudelaire qualifie le progrès d’ « idée grotesque, qui a fleuri sur le terrain pourri de la fatuité moderne »: 
    • « Il est encore une erreur fort à la mode, de laquelle je veux me garder comme de l’enfer. — Je veux parler de l’idée du progrès. Ce fanal obscur, invention du philosophisme actuel, breveté sans garantie de la Nature ou de la Divinité, cette lanterne moderne jette des ténèbres sur tous les objets de la connaissance ; la liberté s’évanouit, le châtiment disparaît. Qui veut y voir clair dans l’histoire doit avant tout éteindre ce fanal perfide. Cette idée grotesque, qui a fleuri sur le terrain pourri de la fatuité moderne, a déchargé chacun de son devoir, délivré toute âme de sa responsabilité, dégagé la volonté de tous les liens que lui imposait l’amour du beau : et les races amoindries, si cette navrante folie dure longtemps, s’endormiront sur l’oreiller de la fatalité dans le sommeil radoteur de la décrépitude. Cette infatuation est le diagnostic d’une décadence déjà trop visible »
  • Cioran, De l’inconvénient d’être né« L’idée de progrès déshonore l’intellect »
    • « Le rôle de cette superstition qui remonte à Condorcet a été énorme. L’idée du Progrès est une forme atténuée d’utopie, un délire apparemment sensé, sans lequel les idéologies du siècle dernier, pas plus que celles du nôtre, n’auraient été possibles. L’originalité du tournant historique dont nous sommes témoins consiste dans la mise en cause de ce délire, dans une lucidité fatale » ;

B. Dans cette situation, il revient à nos sociétés de redéfinir un rapport équilibré au progrès

  1. Un encadrement éthique et responsable du progrès technique et scientifique s’est avéré nécessaire

Nos sociétés semblent avoir admis que le progrès technoscientifique doit faire l’objet d’un encadrement pour être conciliable avec l’éthique et la morale, puisque « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » (Rabelais, Pantagruel) :

  • Un principe de responsabilité s’est imposé juridiquement sous la forme du principe de précaution visant à assurer la compatibilité entre innovation technique et développement durable :
    • Hans Jonas, Le principe de responsabilité, 1979 : estime urgent de fonder une nouvelle éthique de responsabilité amenant l’homme à s’autolimiter: « Prométhée définitivement réclame une éthique ».
    • Le principe de précaution s’entend comme le fait de prendre de mesures actives destinées à prévenir d’éventuels risques, mêmes quand l’état actuel des connaissances sur ce risque ne permettre pas de conclure que celui-ci est avéré. Le principe de précaution s’impose progressivement juridiquement :
      • Article 191 du Traité de fonctionnement de l’Union Européenne : « La politique de l’Union dans le domaine de l’environnement vise un niveau de protection élevé, en tenant compte de la diversité des situations dans les différentes régions de l’Union. Elle est fondée sur les principes de précaution et d’action préventive, sur le principe de la correction, par priorité à la source, des atteintes à l’environnement et sur le principe du pollueur-payeur »
      • Article 5 de la charte de l’environnement de 2004 : « Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution et dans leurs domaines d’attributions, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage »
    • Le 12 décembre 2015, lors de la 21e conférence des Nations Unies sur le changement climatique (COP 21), 195 nations ont signé l’accord de Paris les engageant à renforcer la lutte contre le changement climatique pour contenir l’élévation de la température moyenne de la planète nettement en dessous de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels et à poursuivre leur action pour limiter la hausse à 1,5°C.
  • Le développement de la bioéthique vise à assurer la compatibilité entre l’innovation technologie les principes éthiques qui fondent nos sociétés :
    • En France, le Comité consultatif national d’éthique (CCNE), créé en 1983, publie régulièrement des avis sur les questions de bioéthique. Le CCNE regroupe de scientifiques, des philosophes et des juristes. Le CCNE rend ses avis en toute indépendance et peut s’autosaisir.
    • Les lois bioéthiques de 1994, 2004, 2011, 2013 (et bientôt 2018) ont :
      • Les lois bioéthique du 29 juillet 1994 (révisées en 2004, 2011, 2013 et bientôt en 2018): 
        • Consacrent explicitement les grands principes de dignité, d’inviolabilité et de non-patrimonialité du corps humains
          • Article 16-1 Code Civil : « Le corps humain, ses éléments et ses produits ne peuvent faire l’objet d’un droit patrimonial »
          • Article 16-5 Code Civil : « Les conventions ayant pour effet de donner une valeur patrimoniale au corps humain, à ses éléments ou à ses produits sont nulles »
        • Posent plusieurs interdictions telles que:
          • Interdiction du clonage ;
          • Interdiction de la GPA (gestation pour autrui) ;
          • Encadrement de la recherche sur les embryon;
      • Les états généraux de la bioéthique, organisés par le CCNE, permettent d’évaluer à échéance régulière les nécessités d’évolution du cadre juridique. Ainsi les états généraux de la bioéthique de 2018 se sont conclu par la remise d’un rapport qui met essentiellement en avant l’absence de consensus dans la société sur les grands sujets bioéthique :
        • Ouverture de la PMA à toutes les femmes ;
        • Gestation pour autrui  ;
        • Anonymat du don de gamètes ;
        • Autoconservation des ovocytes ;
        • Accompagnement de la fin de vie ;
        • La possibilité d’un consentement explicite pour le don d’organe, qui remplacerait ou compléterait le consentement présumé, a été plusieurs fois évoquée ;
  1. Plus fondamentalement, il revient à nos sociétés d’élaborer un nouveau rapport équilibré au Progrès, en évitant les deux écueils que sont l’anti-progressisme primaire et le progressisme frénétique

Plus fondamentalement, il revient à nos sociétés d’élaborer un nouveau rapport équilibré au progrès, en évitant les deux écueils que sont l’anti-progressisme primaire et le progressisme frénétique :

  • Pierre André Taguieff, Le sens du progrès : la croyance résolue dans le progrès qui s’est affirmée au XIXe siècle et qui s’est trouvée méthodiquement infirmée par les expérience du XXe siècle laisse place aujourd’hui à un « néo-progressisme », résidu du progressive d’antan.
    • Ce néo-progressisme se résume selon l’auteur au « bougisme » ou au « mouvementisme », qu’il définit comme le culte du mouvement pour le mouvement.
    • Ainsi le progressisme est devenu un fatalisme selon l’auteur : plus personne ne croit guère en la finalité du progrès, mais chacun l’admet sous la forme de la nécessité.
      • Ainsi la « globalisation » et la « modernisation » sont des « processus sans sujet », dénuée de toute finalité morale, mais admises comme des processus inexorable.
    • Face à cette sclérose, Taguieff propose ainsi un « conservatisme critique » qui, sans renoncer au Progrès, se débarrasse de ses illusions nécessitaristes.
      • Il s’agit de « repenser le progrès comme une exigence morale en reconnaissant l’incertitude, l’indétermination, la contingence et l’imprévisibilité ».
      • Il n’est pas question de « transformer » radicalement le monde au moyen d’un volontarisme naïf et dangereux, mais plutôt de le « préserver », de le « conserver » et de « l’améliorer ».
      • Ni « progressisme », ni « bougisme », mais « méliorisme », tel est le principe de ce « conservatisme critique », qui cherche avec « prudence » et « intelligence » à améliorer la condition des hommes.
      • « Ménager avec prudence plutôt que transformer avec frénésie », conclue Taguieff.
  • Régis Debray, Supplique aux nouveaux progressistes du XXIe siècle : propose un « progressisme modeste », « sans complexe de supériorité » et « sans surplomb providentiel », qui admet la complexité du monde, et échappe au manichéisme du « bon et du méchant, du progressiste et du réactionnaire, de l’avant garde et de vieux jeu ».
    • Debray définit ce progressisme modeste par opposition au « progressisme divin », qui se considère comme « le bras séculier des Droits de l’homme, le plénipotentiaire de la Morale ».

Parfois, il est même nécessaire de tourner sont regard vers le passé. Le passé est ce qui permet à chacun de s’inscrire dans une continuité historique et dans une somme de filiations et de fidélité:

  • Jean-Claude Michéa, Le complexe d’Orphée: « Semblable au pauvre Orphée, le nouvel Adam libéral est condamné à gravir le sentier escarpé du « Progrès » sans jamais pouvoir s’autoriser le moindre regard en arrière ».
    • Michéa parle d’une « étrange mystique ascensionnelle » qui a saisi nos sociétés.
  • Christopher Lasch, La culture du narcissisme : « Une société qui ne s’intéresse pas à son passé n’a pas d’avenir ».

Conclusion : la parole de Macbeth dans La tragédie de Macbeth (1611, Shakespeare) : « l’histoire est ce récit plein de bruit et de fureur, raconté par un fou et qui n’a pas de sens » semble plus que jamais d’actualité. Si une telle conception présente le risque du scepticisme généralisé, elle semble toujours plus féconde, car plus proche de la réalité, que les visions unificatrices de l’histoire, qui semblent avoir fait leur temps avec le XXe siècle. Faut-il pour autant renoncer à l’idée de progrès, qui semble avoir été trahie par les horreurs barbares du XXe siècles autant que par le progrès technique ? On peut répondre en différenciant l’idée univoque de Progrès dans l’histoire (dimension finaliste) et la reconnaissance qu’il y a dans l’histoire des progrès, donc de la reconnaissance de la capacité humaine à faire l’histoire, parfois dans un sens satisfaisant.

Pour aller plus loin: 

  • Ici un Podcast France Culture (Répliques) sur la question « Que reste-t-il aujourd’hui de l’idée de progrès ? » avec Robert Redeker et Gérald Bronner ;
  • Ici une vidéo-conférence du scientifique et philosophe Etienne Klein (auteur de Sauvons de Progrès) sur le sujet « Quel avenir pour l’idée de Progrès? » qui fait le tour du sujet ;

7 commentaires sur “Peut-on encore croire au Progrès?

  1. Article très complet qui fait progresser ! Je ne crois guère à l’évolution de l’humanité sur le plan « humain », guerres, violences, conflits, crises, abus, crimes, continuent allègrement. Les mentalités restent individualistes. Le progrès technologique augmente surtout pour détruire son prochain et la nature. Je suis plutôt pessimiste sur le plan global.

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