La peur

 La peur

 

  • Accroche : En janvier 2015, l’attaque terroriste de Charlie Hebdo par les frères Kouachi a entraîné le rassemblement spontané de 4 millions de personnes sur les principales places des villes et des villages de France. Le rassemblement fut alors exprimé comme une union symbolique, visant à la fois à affirmer une liberté et à exorciser les peurs engendrées par l’attaque.

 

  • Définitions :
    • La peur, sentiment inhérent à la condition humaine, est une émotion ressentie en présence ou dans la perspective d’un danger ou d’une menace :
      • La peur s’oppose à la témérité, caractérisée par l’absence de peur ;
      • La peur n’est cependant pas contraire au courage, qui consiste à agir malgré la peur ;

 

  • La modernité a engagé un vaste programme de réduction des risques et des incertitudes destinée à délivrer l’homme de la peur ;

 

  • Aujourd’hui cependant, la réduction politique et scientifique des incertitudes s’est accompagnée de l’émergence de risques nouveaux, et d’un sentiment accru de peur :
    • Plus encore, on observe aujourd’hui un renversement de paradigme : ce qui devait prémunir l’homme contre le risque et apaiser sa peur, le politique, la science et la technique, tend aujourd’hui à nourrir les nouvelles peurs contemporaines.
  • Problématique : Peut-on agir contre les peurs ?

 

I) Alors que les sociétés modernes s’efforcent de réduire les risques, on observe aujourd’hui paradoxalement une augmentation des peurs

A. L’homme a toujours cherché à juguler ses peurs par le développement de structures protectrices, qu’elles soient symboliques, politiques ou scientifiques

  1. La peur est le corolaire de la condition humaine

La peur est un invariant universel :

  • Les peurs ancestrales se manifestent à travers les peurs de pandémie et de la pénurie: 
    • Jean Delumeau, La peur en Occident, 1978 : Dans son introduction, Delumeau présente l’homme du Moyen Âge comme l’habitant d’une ville fortifiée, dont les limites matérielles sont fortes (pont-levis, murs…). Delumeau met en évidence plusieurs types de peurs en Occident :
      • La peur du diable
      • La peur alimentaire (famine) et la peur des pandémies (grandes épidémies) : en 1348, la grande peste (peste noire) a tué un tiers de la population mondiale ;
      • La peur eschatologique de la fin du monde
  • Toutes les sociétés ont un rapport à la peur :
    • Régis Debray, Du bon usage des catastrophes : Il y a une dimension religieuse dans la peur de la catastrophe que la modernité n’a pas réussi à évacuer.
      • À l’origine, la catastrophe est annoncée par les prophètes:
        • Dans le monde Grec, c’est Cassandre qui annonce les catastrophes ;
        • Dans le monde biblique, le prophète Daniel est en captivité à Babylone lorsqu’il est appelé par le roi Balthazar pour interpréter une inscription mystérieuse (peser, compter, diviser) : il l’interprète ainsi : « tu as été trop léger dans la balance, ton royaume sera partagé ». Le soir même, Balthazar est exécuté et le royaume de Babylone est partagé en deux ;
        • Le genre apocalyptique prend son essor au proche orient au VIe siècle avant notre ère ;
      • L’auteur insiste sur la persistance de l’imaginaire judéo-chrétien et la difficulté à évacuer cette symbolique de la catastrophe brutale : on en trouve une illustration contemporaine dans la peur de la catastrophe écologique.
      • Debray identifie plusieurs «  nouveaux prophètes » de la catastrophe qui agissent dans les sociétés contemporaines :
        • Les médias qui s’efforcent de concilier acrobatiquement « le salut par l’amour et l’alerte à l’abîme » ;
        • Les politiques qui exploitent tour à tour ou simultanément la théorie du complot, la fin de l’histoire, le choc des civilisations et d’autres joyeusetés effrayantes ;
        • L’Église, évidemment, qui en appelle au châtiment divin et à l’exemple édifiant de Sodome et Gomorrhe. 
  1. Les sociétés ont toujours cherché à conjurer les peurs, par le développement de structures protectrices, qu’elles soient symboliques, politiques ou scientifiques

 De même que les peurs évoluent avec le temps, les moyens de s’en prémunir s’étoffent:

  • La superstition est un moyen symbolique de conjurer la peur :
    • Voltaire, Candide (Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblement de terre, et comment Candide fut fessé) : À la suite du tremblement de terre à Lisbonne de 1755, qui fit 50 000 morts, les autorités politiques réagissent de façon superstitieuse en ordonnant un « bel auto-da-fé » pour lutter contre la peur ;
  • La constitution d’une structure étatique défenderesse :
    • Par une politique de sécurité et de monopolisation de la violence :
      • Hobbes, Léviathan: L’état de nature est défini comme une « guerre de tous contre tous » dans lequel chacun, guidé par deux instincts que sont la peur (Fear) de la « mort violente » et la fierté (Pride), cherche à préserver sa vie. Le contrat social intervient donc pour assurer la sécurité des contractants, en aliénant en échange leurs libertés individuelles ;
      • Weber, Le savant et le politique, 1919 : rappelle que la condition et la manifestation du pouvoir de l’État est son « monopole de la violence physique légitime » ;
    • Par une politique assurantielle :
      • François Ewald, L’État providence : Nous vivons dans des « sociétés assurantielles », qui permettent d’éliminer le risque en mutualisant ses conséquences. Les assurances apparaissent dans le domaine maritime à la fin du Moyen Âge pour garantir les armateurs contre les risques. L’assurance permet alors un développement des échanges et de l’innovation ;
    • Aujourd’hui, la science et la technique sont devenues les principaux moyens de conjuration des peurs, par le biais d’une maîtrise accrue de la nature qui devient de moins en moins « hostile » :
      • À l’époque moderne, l’humanité se dote d’un programme élaboré de domination de la nature pour s’affranchir d’elle :
        • Francis Bacon, La Nouvelle Atlantide, 1627: engage une « Grande restauration » de la science, se montrant persuadé que le progrès des connaissances doit entraîner à terme une amélioration des conditions humaines. Dans la Nouvelle Atlantide, il imagine une cité idéale gouvernée par des sages tournés vers les sciences et les techniques.
        • Descartes, Discours de la Méthode, 1637 : en découvrant par la connaissance critique les lois de la nature, l’homme peut au contraire se « rendre comme maître et possesseur de la nature »
      • Au XIXe siècle, le positivisme d’Auguste Comte généralise le recours à la science pour réduire les incertitudes qui pèsent sur l’homme, selon la maxime : « savoir pour prévoir, prévoir pour pouvoir ».

B. Aujourd’hui paradoxalement, la réduction effective des risques s’accompagne d’un sentiment accru de peur

  1. L’effort de diminution des risques s’est paradoxalement traduit par une augmentation des peurs

L’effort de diminution des risques s’est paradoxalement traduit par une augmentation des peurs :

  • D’une part, les moyens mis au service de la diminution des incertitudes ont eux-mêmes provoqué des risques nouveaux :
    • Le progrès scientifique a certes délivré l’homme du risque naturel, mais l’a livré au risque technologique et industriel :
      • Les catastrophes industrielles se sont multipliées :
        • L’explosion de l’usine chimique de l’Union Caraïbe à Bhopal en Inde en 1984, faisant 3500 morts ;
        • La catastrophe nucléaire de Tchernobyl en 1986, entraînant l’évacuation de centaines de milliers de personnes ;
        • L’accident de Fukushima au japon en 2010, ayant fait près de 20 000 morts ;
      • Nos sociétés sont ainsi devenues des sociétés du risque :
        • Ulrick Beck, La société du risque, 1986 : Au moment de la catastrophe de Tchernobyl, Ulrick Beck met en avant le lien entre risque et technique, qui fait basculer nos sociétés industrielles vers des sociétés du risque : « Nous avons appris à répondre aux menaces de la nature externe en construisant des cabanes et en accumulant des connaissances. Mais nous nous sommes livrés quasiment sans défense aux menaces industrielles de cette seconde nature intégrée au système industriel » ;
          • « Le destin de l’homme n’est plus placé sous le signe de la misère, mais sous celui de la peur, stade avancé du monde moderne. Depuis Tchernobyl, les centrales nucléaires, ultime performance des forces productives et créatives humaines, sont devenues les nouveaux signes avant-coureurs d’un Moyen Age moderne du danger. Elles assignent des menaces qui transforment l’individualisme de l’âge moderne, qui est simultanément poussé à son comble, en son contraire le plus exact » ;
        • Hans Jonas, Pour une éthique du futur : « Ce n’est plus comme jadis la nature, mais justement notre pouvoir sur elle, qui désormais nous angoisse, et pour la nature et pour nous-mêmes » ;
      • La mutualisation des dommages par l’assurance et par l’Etat providence a pu encourager la prise de risque par les individus, dont ils n’ont plus à assumer les coûts :
        • Adam Smith, De la richesse des nations : introduisait déjà la notion d’ « aléa moral » pour définir une situation où un individu peut tirer un bénéfice privé alors que les coûts seront collectifs. Dans une telle situation, l’individu rationnel a tout intérêt à prendre des risques excessifs, dans la mesure où il ne supportera pas les coûts associés ;
        • Un exemple de prise de risque excessive du fait de la certitude d’une mutualisation fut donné par les grandes banques systémiques qui dans la foulée de la crise financière de 2008, n’avaient pas d’intérêt à adopter un comportement vertueux d’assainissement de leurs bilans dans la mesure où elles pouvaient compter de façon certaine sur l’aide budgétaire des États (c’est le concept du « too big to fail »).
  • D’autre part, la réduction effective des incertitudes s’est accompagnée paradoxalement d’une augmentation des peurs ressenties. On observe à la fois la réduction des risques effectifs, exprimée par exemple par l’augmentation de l’espérance de vie ou la réduction sur le long terme des agressions et autres violences et délits recensés, et une augmentation des peurs. Il en va ainsi :
    • De la santé, dans la mesure où on observe parallèlement une augmentation des conditions hygiéniques et médicinales et une peur accrue de la maladie :
      • Ivan Illich, Némésis médicale, L’expropriation de la santé, 1975 : Dans les pays développés, l’obsession de la santé parfaite est devenue un facteur pathogène prédominant. Le système médical, dans un monde imprégné de l’idéal instrumental de la science, crée sans cesse de nouveaux besoins de soins. Mais plus grande est l’offre de santé, plus les personnes répondent qu’ils ont des problèmes, des besoins, des maladies. Chacun exige que le progrès mette fin aux souffrances du corps, maintienne le plus longtemps possible la fraîcheur de la jeunesse, et prolonge la vie à l’infini.
        • Illich met en avant la notion de « seuil du risque » : à partir d’un certain seuil, la technologie ne produit pas de bien-être, mais créé du mal-être et du risque ;
        • C’est le cas de la médecine, où la prescription de remèdes ou de dispositifs médicaux trop importants peuvent avoir des effets contreproductifs ;
      • Des risques sociaux, puisque la diminution des risques par l’Etat providence tend à rendre insupportable les risques encore présents :
        • Robert Castel, L’insécurité sociale, 2003 : analyse « l’insécurité sociale » comme un phénomène paradoxal, puisque plus les protections sont importantes et plus le risque réel diminue, plus le risque perçu et le sentiment d’insécurité augmentent ;
        • Rapport du Conseil d’Etat de 2005, Responsabilité et socialisation du risque : « La notion de risque acceptable a changé alors qu’au quotidien la sécurité est souvent plus grande qu’auparavant ».
      • De la sécurité :
        • Jean-Claude Chesnais, Histoire de la violence, 1982 : avance que la grande peur de nos contemporains sur la violence découle non pas d’une explosion réelle, mais d’une extension de l’acception de la notion de « violence », qui s’applique aujourd’hui même aux incidents les plus banals de la vie. De fait, le sentiment de la violence aujourd’hui ne se réduit pas seulement à la violence brutale, physique et extérieure, mais s’étend à la violence morale, voire à la violence symbolique.

 

  1. Les peurs sont en outre avivées par leur instrumentalisation politique et médiatique

Les peurs sont aujourd’hui sans cesse véhiculées dans nos sociétés du spectacle où les médias recherchent la sidération émotionnelle des spectateurs. En outre, les acteurs politiques ont tout intérêt à jouer sur cette passion humaine qu’est la peur, dans une optique électoraliste :

  • Corey Robin, Fear, History of a political idea : parle d’une « politique-spectacle de la peur » pour qualifier l’instrumentalisation des peurs par les acteurs politiques et médiatiques à leur profit. Il rappelle que les peurs collectives peuvent parfois être le simple produit d’un effet de cadrage, politique ou médiatique, consistant à diffuser une peur qui n’aurait pas émergée d’elle-même au niveau individuel ;
  • Marc Crépon, La culture de la peur (deux tomes): la peur est un moyen de faire obéir les hommes. Elle a une dimension politique.
    • Tandis que les dictatures, les régimes autoritaires et totalitaires appuient leur pouvoir sur la peur qu’ils entretiennent chez les citoyens, les démocraties étaient censées ne pas en avoir besoin pour gouverner ;
    • Or cette ligne de démarcation est de plus en plus fragile, pour ne pas dire brouillée. Impuissants à soulager les formes d’insécurité qui affectent le plus massivement les citoyens (la précarité de l’emploi, le chômage) les gouvernements concentrent leur action sur des «cibles de substitution», les délinquants, les «voyous», la «racaille» et, pour finir les étrangers ;
    • Alarmer et inquiéter les électeurs, jouer de leurs émotions, alimenter leurs peurs est devenu à ce titre une recette commode pour des campagnes électorales, en mal de solutions ;
    • La politique de la peur part du principe que c’est prioritairement aux émotions des citoyens que les politiques doivent s’adresser ;

 

II) Dans nos sociétés du risque, une « heuristique de la peur » peut être féconde si elle est mise au service de l’action

A. La peur peut être féconde en favorisant le développement d’une logique de précaution

  1. La peur peut être féconde dans la mesure où elle pousse les hommes à assurer leur propre préservation

La peur peut être féconde dans la mesure où elle pousse les hommes à adapter leurs actions aux menaces qui pèsent sur eux :

  • Hans Jonas, Le principe Responsabilité, 1979 : Jonas réhabilite la peur qui est la plus puissante des passions, peut servir une « heuristique » (peut pousser à l’invention et aux découvertes), seule capable de pousser l’homme à assurer sa propre préservation :
    • « C’est seulement la prévision d’une déformation de l’homme qui nous procure le concept de l’homme qu’il s’agit de prémunir, et nous avons besoin de la menace contre l’image de l’homme – et de types tout à fait spécifiques de menace – pour nous assurer d’une image vraie de l’homme grâce à la frayeur émanant de cette menace. Tant que le péril est inconnu, on ignore ce qui doit être protégé, et pourquoi il le doit. »

Ainsi le « catastrophisme » est une posture intellectuelle constituant à annoncer le pire pour essayer de l’éviter :

  • Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé : l’auteur note que la simple connaissance scientifique du risque, aujourd’hui acquise, ne suffit manifestement pas à assurer notre croyance en sa survenance. Quand bien même nous connaissons le risque, nous nous refusons à y croire et de ce fait nous n’y faisons rien.
    • Jean-Pierre Dupuy avance une nouvelle méthode « catastrophiste » : c’est en traitant la catastrophe comme inéluctable, et non pas seulement comme probable, que l’on peut éventuellement l’éviter d’advenir ;
    • Par là, Dupuis s’oppose à la logique de prévention, par définition probabiliste et reposant sur un calcul coûts/avantages, au profit de la logique de précaution ;
    • Il s’agit, pour Dupuy, d’envisager sérieusement l’hypothèse de la catastrophe pour se donner les moyens d’actions d’y parer préventivement, à l’aide d’une sorte d’intelligence prospective ;
    • Ainsi, considérer l’hypothèse du pire à advenir doit permettre de poser les jalons d’une action politique, ici et maintenant.

 

  1. De fait, les peurs modernes se sont avérées fécondes en faisant apparaître la nécessité d’une logique de précaution

Le principe de responsabilité s’est d’abord développé dans le cadre des préoccupations écologiques, à partir de l’œuvre de Hans Jonas :

  • Hans Jonas, Le principe Responsabilité, 1979 : L’originalité de l’œuvre de Jonas est d’introduire la considération du sort des générations futures, dont nous avons la responsabilité et qui commande de proportionner notre comportement dans le présent : « Achille avait le droit de choisir pour lui une vie brève, faite d’exploit glorieux, plutôt qu’une vie longue faite de sécurité, mais nous n’avons pas le droit de choisir le non-être des générations futures ».
    • Jonas estime urgent de fonder une nouvelle éthique de responsabilité amenant l’homme à s’autolimiter : « Prométhée définitivement réclame une éthique ».

Ce principe de responsabilité trouve aujourd’hui :

  • Une traduction juridique dans le principe de précaution qui s’impose aujourd’hui dans le domaine environnemental :
    • Le principe de précaution s’entend comme le fait de prendre de mesures actives destinées à prévenir d’éventuels risques, même quand l’état actuel des connaissances sur ce risque ne permet pas de conclure que celui-ci est avéré. Le principe de précaution s’impose juridiquement :
      • Article 5 de la Charte de l’environnement de 2004 : « Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution et dans leurs domaines d’attributions, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage »
    • Une traduction dans les politiques de prévention en matière sécuritaire :
      • En France, le plan Vigipirate (dont le nom vient de « vigilance ») consiste à développer et maintenir une culture de vigilance afin de prévenir et de déceler le plus en amont possible toute menace d’action terroriste et de permettre une réaction rapide et coordonnée en cas de menace caractérisée;
      • L’état d’urgence, prévu initialement par la loi du 3 avril 1955, est proclamé par le décret du 14 novembre 2015 et reconduit depuis par voie législative jusqu’au 1er novembre 2017 a pour effet de renforcer les pouvoirs des autorités de police (ministre de l’intérieur et préfets notamment) dans une logique de prévention des risques potentiels.

 

B. Pour être féconde, la peur doit cependant être mise au service de l’action

  1. La logique de précaution doit être conciliée à une dynamique d’action, ce qui suppose de rechercher toujours le risque acceptable

S’il est nécessaire, le principe de précaution peut cependant s’avérer contreproductif s’il fait l’objet d’une application excessive ou trop rigide :

  • Une application mal calibrée du principe de précaution peut conduire à l’immobilisme :
    • Philippe Kourilsky et Geneviève Viney, Rapport sur le principe de précaution (rendu au Premier Ministre en 1999) : « Le principe de précaution ne doit pas être interprété comme une recommandation systématique d’abstention. A l’inverse, il doit être entendu comme une incitation à l’action. Au dicton, dans le doute abstiens-toi, le principe de précaution substitue l’impératif : « dans le doute, mets tout en œuvre pour agir au mieux »
    • Rapport du Conseil d’Etat, Responsabilité et socialisation du risque, 2005 : « Une utilisation trop extensive du principe de précaution pourrait rendre l’administration pusillanime à terme, et ruiner les fondements du régime de responsabilité de la puissance publique, qui visait à rendre l’administration à la fois courageuse, efficace et responsable ».
    • Bruno Tertrais, L’Apocalypse n’est pas pour demain. Pour en finir avec le catastrophisme, 2011 : « Le pessimisme radical est un obstacle au choix rationnel, qui doit être la préférence de toute autorité démocratique. Une application littérale du « principe de responsabilité » prôné par Jonas, fondé sur ce qu’il appelle une « heuristique de la peur » conduirait à abandonner bon nombre de projets scientifiques ou d’innovations technologiques susceptibles d’améliorer la vie de millions d’êtres humains. Au demeurant, en accordant davantage, toutes choses égales par ailleurs, « au pronostic de malheur qu’au pronostic de salut », on renforcerait inutilement notre aversion naturelle pour le risque ».
    • De fait, le principe de précaution a parfois été appliqué de façon excessive dans les dernières années :
      • En avril 2010, l’éruption d’un volcan islandais a conduit à la fermeture totale du ciel européen à l’aviation civile avant qu’on se ravise soudain en réalisant que les risques évoqués n’étaient pas fondés ;
      • De même, l’exemple de l’achat massif et finalement inutile de médicaments lors de la dernière pandémie H5N1 a été largement critiqué comme une application excessive du principe de précaution ;

L’application du principe de précaution, par le biais d’études approfondies de l’impact des décisions publiques sur l’environnement, ou encore par le déploiement temporaire d’un état d’urgence, répond à une évidente nécessité. Pour autant, ces initiatives louables ne sauraient rechercher le risque zéro sans s’avérer profondément contreproductives. Ceci implique de définir un seuil de risque acceptable, nécessaire à toute action humaine :

  • Christine Noiville, Du bon gouvernement des risques : Alors que le risque devient pour un grand nombre de citoyens purement et simplement inacceptable, il devient urgent de définir les conditions auxquelles la gestion publique des risques est acceptable. Il s’agit pour l’auteure de «dépasser la problématique individuelle du risque accepté au profit de la problématique collective du risque acceptable ». 

 

  1. Il revient aussi aux citoyens de garder raison face aux peurs-spectacles qui sont agitées devant eux

Au niveau collectif mais aussi individuel, la peur comporte une dimension paralysante qui fait obstacle à l’usage de la raison. Il revient dès lors aux citoyens non pas d’ignorer la peur, mais de se défaire de son règne paralysant, en s’efforçant toujours de faire prédominer la raison sur l’émotion :

  • Tocqueville, De la Démocratie en Amérique : indique qu’une nation qui ne recherche que la sécurité est « déjà esclave au fonds de son cœur : elle est esclave de son bien-être, et l’homme qui doit l’enchaîner peut apparaître » ;
  • Montaigne, Les Essais: « Moins d’ordinaire on a peur, moins on court de danger » ;

 

Conclusion : Donnée irréductible de la condition humaine, la peur peut être destructrice ou féconde. Agir en vue de cette seconde option suppose de trouver un accord collectif sur une série d’équilibres entre précaution et action, liberté et sécurité. Il revient aux autorités publiques d’assurer cette arithmétique équilibrée. En contrepartie, il convient d’accepter l’inéluctabilité de la peur et du risque au niveau collectif mais aussi individuel, afin de ne pas favoriser des réactions disproportionnées dans l’objectif vain de s’en prémunir entièrement:

  • Maurice Merleau-Ponty, Humanisme et terreur, 1947 : « Gouverner, comme on dit, c’est prévoir, et le politique ne peut s’excuser sur l’imprévu. Or il y a de l’imprévisible. Voilà la tragédie ».

 

Pour aller plus loin :

  • Ici une vidéo-conférence de Marc Crépon (auteur de La culture de la peur) sur le thème : La peur, une passion politique.

 

 

 

 

 

 

 

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