Faut-il résister à l’autorité ?

 

  • Accroche : La notion de « résistance » s’est trouvée fortement réinvestie dans la période récente du fait de sa force mobilisatrice. Nombreux sont les mouvements politiques et sociaux qui se prévalent de ce prestigieux label. Ainsi des députés de la « France Insoumise », qui en juin 2017 sont entrés à l’Assemblée Nationale en scandant « Résistance ! ». À l’opposé du spectre politique, Marine Le Pen a exprimé lors de ses derniers vœux annuels l’ambition de faire de 2019 « une année de résistance et de combat ». Dans la société civile également, la notion de résistance est omniprésente, et la popularité du terme va croissant depuis le début du mouvement des « gilets jaunes ». Ainsi en février 2019, un « Conseil national de la résistance Gilets jaunes » a été créé, et soutenu par plusieurs dizaines d’intellectuels à l’image de la philosophe et sociologue Dominique Méda.

 

  • Définitions :
    • La résistance se définit, au sens propre, comme la qualité d’un corps lorsqu’il résiste à l’action d’un autre corps ou d’une force. La Résistance, en tant que nom propre, désigne l’ensemble des mouvements et réseaux clandestins qui ont lutté contre l’occupation allemande pendant la Seconde guerre mondiale, sous l’égide du général de Gaulle, chef de la « France libre » en Angleterre, avec la création du Conseil national de la Résistance (CNR) par Jean Moulin, le 27 mai 1943.
    • L’autorité, du latin auctoritas, se définit comme le pouvoir d’imposer l’obéissance.
    • La résistance à l’autorité désigne donc le refus d’obéir à une force ou à une puissance. Elle recouvre un spectre large, allant du simple refus de reconnaître une autorité comme légitime à la lutte violente contre cette autorité, en passant par la désobéissance civile non-violente.
  • La notion de résistance à l’autorité s’appuie sur des justifications théoriques anciennes, et jouit d’un héritage glorieux incluant notamment la « résistance à l’oppression » qui fût consacrée comme un droit pendant les Révolutions américaine (1776) et française (1789), et la « résistance à l’envahisseur » qui s’est imposée comme un devoir moral pendant la seconde guerre mondiale.
  • Cependant, l’omniprésence du mot d’ordre de « résistance » dans les sociétés démocratiques contemporaines peut interroger.
    • L’appel sans cesse renouvelé à la « résistance » peut apparaître comme une analogie trompeuse puisque les défis des sociétés (occidentales) contemporaines ne sont pas comparables aux menaces qui pesaient sur elles pendant la seconde guerre mondiale, et les risques que prennent les « opposants » politiques contemporains sont infiniment moindres que ceux pris par les Résistants de la seconde guerre mondiale.
      • On voit ici apparaître le risque d’un usage détourné du champ lexical de la Résistance, auquel contribuent de nombreux partis politiques et associations engagées qui se drapent du prestigieux label de « résistance » alors qu’ils n’en ont pas l’héritage historique, et n’en subissent pas les risques au quotidien.
      • Au fond, on peut se demander si le terme de résistance n’est pas porté en étendard à outrance justement parce qu’il ne représente plus aucune réalité concrète dans les sociétés contemporaines.
    • Plus fondamentalement, la généralisation et la normalisation de l’appel à la résistance peuvent s’avérer dangereuses pour la démocratie et la stabilité des institutions. En effet, si la « résistance » peut être salutaire et nécessaire face à un pouvoir réellement oppresseur (à l’image de la monarchie absolue pendant la Révolution ou de l’envahisseur nazi pendant la seconde guerre mondiale), la « résistance » peut se retourner contre elle-même si un usage abusif en est fait en période de paix et de stabilité démocratique, puisqu’elle sert in fine les intérêts des franges les plus extrêmes du spectre politique.
  • Problématique : la résistance à l’autorité est-elle toujours souhaitable ?

I) Justifiée théoriquement par plusieurs traditions philosophiques et consacrée comme un droit au moment de la Révolution, la résistance à l’autorité a tendu à s’imposer comme devoir dans un monde contemporain hanté par le spectre de la tyrannie

A. Depuis longtemps justifiée par certaines traditions philosophiques, la résistance à l’oppression s’est trouvée consacrée comme un droit avec la Révolution

  1. Le droit de résistance a fait l’objet de justifications théoriques, même si celles-ci demeurent minoritaires

La question de la légitimité de l’insoumission à une autorité illégitime est une querelle théologique et philosophique ancienne :

  • Les tenants d’une soumission inconditionnelle au pouvoir, même illégitime, sont majoritaires dans l’histoire des idées:
  • Sous l’Antiquité :
    • Platon Le Criton : rapporte le dialogue entre Socrate et son disciple Criton, après la condamnation de Socrate à boire la ciguë en 399 av. JC. Criton essaie de convaincre Socrate de s’échapper de la prison où il attend la mort, d’autant que la condamnation est injuste. Socrate refuse, imaginant ce que lui diraient les « lois de la Cité », sans qui il ne serait rien, s’il les violait en s’échappant. Socrate fait donc parler les lois de la cité, qui lui rappellent que saper les lois, mêmes injustes, reviendrait à affaiblir la cité dans son ensemble. Préférant « subir l’injustice plutôt que la commettre », il choisit la mort et refuse de violer la loi.
  • Dans la théologie chrétienne, la tradition principale consiste à identifier les autorités en place et la volonté divine pour exclure toute légitimité de révolte contre celles-ci :
    • Saint Paul, Epître aux Romains: « Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir, car il n’y a d’autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par Lui »
      • Cette formule servira de base à Bossuet pour défendre la monarchie absolue dans son œuvre (posthume) Politique tirée de l’Écriture sainte.
    • Luther, Sur la Guerre des paysans, 1525 : Cette tradition est poursuivie par Luther, qui insiste sur la nécessité d’obéir au Prince. Lors de la révolte des paysans qui embrase l’Allemagne du sud en 1525 (jacquerie écrasée par les Princes), Luther prend le parti des princes :
      • « Il faut les pulvériser, les étrangler, les saigner, en secret et en public, dès qu’on le peut, comme on doit le faire avec des chiens fous » ;
      • « Mieux vaut que les tyrans commettent cent injustices contre le peuple plutôt que le peuple une seule injustice contre les tyrans ».
    • Toutefois, la résistance au pouvoir a été justifiée par certains penseurs politiques au nom de principes supérieurs au droit positif, généralement au nom de la loi naturelle et sur le constat de l’illégitimité des autorités en place :
      • Sous l’Antiquité :
        • Sophocle, Antigone: Après l’exil d’Œdipe, ses deux fils s’entretuent sur les murs de la cité. Les deux frères qui luttaient pour le trône de Thèbes, Polynice et Etéocle, ont été tués au combat. Créon est donc le nouveau maître de la ville. Il décide que Polynice tombera en disgrâce, tandis que le corps d’Etéocle sera honoré. Cela signifie que la dépouille du frère rebelle ne peut être parée des rites funéraires sacrés, et qu’elle va être laissée sans sépulture, à la merci des charognes. Antigone, sœur de Polynice, décide d’enterrer elle-même le corps de Polynice, défiant ainsi l’ordre de Créon qui l’a fait enfermer : « Tes interdictions, crois-moi, sont peu de choses à côté des lois naturelles et immuables des Dieux », dira alors Antigone à Créon. Alors que le devin Tirésias annonce à Créon que les dieux n’approuvent pas son action et qu’il en pâtira pour la cité si Antigone n’est pas libérée et Polynice enterré, Créon se ravise et décide d’aller procéder aux funérailles de son neveu avant d’aller délivrer Antigone. Il est hélas trop tard : celle-ci s’est entre temps donnée la mort dans la grotte où elle avait été emmurée. Retournant au palais, Créon apprend que son épouse Eurydice vient elle aussi de se tuer. Il est anéanti par cette série de catastrophes (« désastre venu de nos propres plans ») et n’aspire plus qu’à une mort rapide (« Débarrassez cet endroit d’un propre à rien »). Le Coryphée tire la leçon de cet « entêtement qui tue » : « il ne faut pas déshonorer la loi qu’imposent les dieux ».
      • Dans la tradition chrétienne, certains théologiens ont justifié l’insoumission aux autorités temporelles illégitimes :
        • Saint Thomas d’Aquin estime que le tyrannicide est licite: « L’élimination physique de la Bête est bien vue par Dieu si grâce à elle on libère un peuple ».
        • Francisco Suarez, philosophe et théologien, principal représentant de l’école de Salamanque, s’inscrit dans la tradition de Saint Thomas d’Aquin sur ce point : « Si un prince légitime gouverne tyranniquement, et qu’il n’existe aucun autre moyen de se préserver que l’expulsion et la déposition du roi, alors le peuple, agissant comme un tout, peut le déposer. »
      • Les principaux auteurs du contrat social prévoient que la résistance et l’insoumission sont légitimes dès lors que le pouvoir érigé par la collectivité ne remplit plus les fonctions essentielles qui lui ont été assignées (notamment la sécurité physique des personnes), et qui constituent le fondement de leur légitimité :
        • Hobbes, Le Léviathan: écarte a priori toute légitimité à la révolte, en réservant cependant une hypothèse : lorsque l’arbitraire du souverain en vient à mettre en danger la vie des individus, l’insoumission devient légitime. En effet « personne ne peut abandonner son droit de se garder de la mort, des blessures et de l’emprisonnement, puisque ce n’est précisément que pour éviter tout cela qu’on abandonne tout droit ».
        • John Locke, Le Second Traité du gouvernement, 1690 : affirme que face à l’arbitraire du pouvoir, le peuple a le droit de « pourvoir à sa propre conservation et à sa propre sûreté, qui est la fin qu’on se propose quand on forme une société politique ».
        • Rousseau, Le Contrat social, 1762 : évoque la « dissolution de l’État » lorsque le Prince abuse du pouvoir, « de sorte qu’à l’instant que le Gouvernement usurpe la souveraineté, le pacte social est rompu, et tous les simples citoyens, rentrés de droit dans leur liberté naturelle, sont forcés, mais non pas obligés d’obéir »
      • Au XIXe siècle et au XXe siècle, les penseurs et les acteurs de la désobéissance civile ont poursuivi cette tradition philosophique en réclamant le droit de désobéir (pacifiquement) à un pouvoir jugé injuste :
        • Henry David Thoreau, La désobéissance civile, 1849 : Thoreau avance qu’une autorité gouvernementale qui exerce le pouvoir de façon arbitraire et injuste sape la crédibilité de ses décisions, de sa respectabilité et de son autorité. Même si cette autorité est investie du pouvoir civil, le mauvais usage de ce pouvoir remet en cause sa légitimité.
          • Thoreau lui-même agissait en cohérence avec ses idées puisqu’il fut emprisonné pour avoir refusé de payer un impôt à l’État américain, en guise de protestation contre l’esclavage qui régnait alors en Amérique du Sud et contre la guerre du Mexique.
        • Dans les années 1930 en Inde, Gandhi applique la théorie de la désobéissance qu’il a découvert en lisant Thoreau. Pour protester contre l’exploitation des mines de sel indienne par les colons britanniques, il organise en 1930 la marche du sel au cours de laquelle 50 000 « marcheurs » récoltent (illégalement mais pacifiquement) le sel des marais de Jabalpur pour le revendre aux enchères. Après une première phase de répression, le gouvernement anglais finit par céder sous le poids de l’opinion publique qui a pris le parti des marcheurs.
        • Dans les années 1950 aux Etats-Unis, Martin Luther King poursuit cette tradition en l’appliquant à la protestation contre la ségrégation dans les États du sud. En 1955, il est à la tête du boycott des bus de Montgomery en 1955 où des places sont réservées aux blancs.
      • Expressions absolues de la « résistance à l’autorité », les cas de tyrannicide sont nombreux dans l’histoire:
        • Dans l’empire romain, les tyrannoctones (Harmodios et Aristogiton) d’Athènes sont révérés dans la Cité : ils ont éliminé Hipparque, frère du roi Hippias en 514 av. JC, facilitant le renversement de la tyrannie en 510 avec l’aide extérieure.
        • En France, les monarchomaques (Théodore de Bèze et Etienne de la Boétie) sont des théoriciens du XVIe siècle qui s’opposent à l’absolutisme royal dans le contexte des guerres de religion: les monarchomaques ont ainsi justifié l’assassinat d’Henri III puis celui d’Henri IV.
  1. A la fin du XVIIIe siècle, les Révolutions américaine et française consacrent un droit à la résistance à l’oppression

Les Révolutions américaine et française ont procédées d’une résistance face à l’oppression, qu’elles ont consacré en droit :

  • Les Etats-Unis naissent de la révolte contre l’Angleterre, considérant que le roi d’Angleterre était un tyran. Jefferson notamment œuvre à la reconnaissance du droit de révolte, qui est érigé comme principe par la Déclaration d’indépendance de 1776 :
    • Déclaration d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique de 1776 : « Toutes les fois qu’une forme de gouvernement devient destructive de ce but [la garantie des droits inaliénables], le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir »
  • La Révolution Française procède quant à elle d’une révolte face à la monarchie et à la société féodale :
    • Article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789 : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression » . 

B. Avec les expériences du XXe siècle, la résistance à l’oppression a tendu à s’imposer comme un devoir

  1. Entre 1940 et 1945, la Résistance française a rappelé l’utilité de la désobéissance

La Résistance est un mouvement qui naît dès la fin de l’année 1940. Elle ne naît pas initialement de la barbarie nazie, mais d’une réaction patriotique après la défaite de 1940. On distingue la résistance intérieure et la résistance extérieure (forces françaises libres) qui s’unissent sous l’autorité du général de Gaulle. Les mouvements de résistance intérieure sont unifiés sous l’autorité de Jean Moulin :

  • La Résistance s’est développée progressivement à partir de 1940 :
    • De Gaulle, Appel du 18 juin 1940 : « La défaite est-elle définitive ? Non ! Car la France n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! La flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas ».
    • En 1940, la majorité de la population est légaliste et maréchaliste :
      • Henri Amouroux, 40 millions de pétainistes, La grande histoire des français sous l’occupation, 1940-1941
    • Mais les choses s’inversent en 1942, puis surtout en 1943 lorsque le Service du Travail Obligatoire (STO) est mis en place : c’est à cette date que l’opinion bascule massivement en faveur de la résistance.
    • Toutes les couches sociales et toutes les formations politiques sont représentées au sein de la Résistance, avec néanmoins un surreprésentation des démocrates chrétiens et des communistes.
    • On note que la Résistance ne fut pas uniquement violente et magnifique : elle passa avant tout par un réseau de presse et des réseaux diplomatiques visant à faire sortir du territoire les résistants démasqués :
      • Editorial du premier numéro du journal clandestin Résistance du 15 décembre 1940: « Résister ! C’est le cri qui sort de votre cœur à tous. Mais c’est surtout agir, faire quelque chose qui se traduise en faits positifs, en actes raisonnés et utiles. »

Depuis la seconde guerre mondiale, plusieurs épisodes ont réinvestit l’idéal de Résistance :

  • Le manifeste des 121 lors de la guerre d’Algérie le décembre 1960, titré Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie, est signé par des artistes et intellectuels, dont Sartres notamment : «  Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment de leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français ».
  1. La désobéissance à une autorité injuste est aujourd’hui considérée comme un devoir

Non seulement la résistance à l’oppression est actée comme un droit au niveau constitutionnel, mais la désobéissance à un ordre injuste est dans certaines conditions aujourd’hui conçue comme un devoir :

  • La désobéissance à une autorité injuste est comprise comme un devoir moral. Depuis l’expérience de la seconde guerre mondiale, la soumission à l’autorité est aujourd’hui dénoncée comme étant à l’origine d’une certaine « banalité du mal ». Les analyses portant sur les causes de la barbarie nazie dresse le constat d’une certaine banalité du mal, qui sera par la suite appliqué à d’autres épisodes dramatiques dans la seconde moitié du XXe siècle :
    • Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, rapport sur la banalité du mal, 1963 : A partir du « cas Eichmann » – haut fonctionnaire du IIIe Reich ayant organisé la déportation de nombreux juifs vers les camps d’extermination – Hannah Arendt renverse l’analyse traditionnelle du « mal ». En effet, Arendt voit dans Eichmann non pas un être d’une extraordinaire brutalité, mais un être « insignifiant », caractérisé par une propension absolue à se conformer aux ordres et ayant abandonné toute forme d’autoréflexivité et d’esprit critique. Le cas Eichmann appelle selon Arendt à conclure non pas à l’étrangeté du mal, mais au contraire à sa banalité.
    • Jean Hatzfeld, Une saison de machettes, 2005 : Jean Hatzfeld s’est entretenu avec plusieurs responsables et acteurs du génocide des tutsis, condamnés pour leurs actes. Le journaliste constate que les bourreaux ne sont en fait que de simples cultivateurs, qui reviennent sur leurs actes « avec une énorme franchise, souvent même avec candeur ». « On s’assemblait sur le terrain de foot en bande de connaissance, et on allait en chasse par affinité » s’est confié l’un deux. Hatzfeld observe une absence générale de regret ou de sentiment de responsabilité dans les témoignages, alors que les bourreaux connaissaient parfois personnellement leurs victimes, et pouvaient en outre dans certains cas être liés amicalement voire familialement avec des Tutsis. L’auteur en déduit notamment la brutalité et la rapidité avec laquelle la violence peut se généraliser, dès lors que les règles établies sont simples à comprendre pour les exécutants : « La règle n° 1, c’est de tuer, la règle n° 2, il n’y en avait pas. 
    • Ces analyses semblent être validées par des études psychologiques scientifiques :
      • Stanley Milgram, La Soumission à l’autorité, 1974 : Milgram est un psychologue qui réalise une série d’expériences à Yale qui ont mis en avant l’existence d’un fond de soumission permanent dans toute société. Dans cette expérience, on pose des questions de connaissance à un personnage, et les étudiants doivent imposer des charges électriques à l’étudiant questionné lorsqu’il commet une erreur. L’étudiant bourreau est en fait le cobaye, et Milgram analyse l’inclinaison des étudiants à suivre les ordres absurdes et inhumains qu’on leur donne :
        • Au total, 62% des étudiants ont mené l’expérience à terme, en diligent à trois reprises des décharges de 450 V, et tous atteignent au moins 135V
        • La conclusion de Milgram est que toutes les sociétés modernes se traduisent par une perte de l’autonomie des individus et de leur sens critique : « En mettant à la portée de l’homme des moyens d’agression et de destruction qui peuvent être utilisés à une certaine distance de la victime, sans besoin de la voir ni de souffrir l’impact de ses réactions, la technologie moderne a créé une distanciation qui tend à affaiblir des mécanismes d’inhibition dans l’exercice de l’agression et de la violence.»

 

  • La désobéissance est aussi aujourd’hui consacrée comme un devoir légal dans certains cas très spécifiques :
    • Au niveau international :
      • Article 8 du Statut du Tribunal militaire international de Nuremberg : « Le fait que l’accusé a agi conformément aux instructions de son gouvernement ou d’un supérieur hiérarchique ne le dégagera pas de sa responsabilité, mais pourra être considèré comme un motif de diminution de peine, si le Tribunal décidé que la justice l’exige. ». Dans les faits, le tribunal a tenté d’évaluer la façon dont les ordres avaient été appliqués (avec zèle ou au contraire en freinant du mieux possible) en considérant que l’obéissance d’un soldat ne pouvait être celle d’un automate.
    • Au niveau national, les fonctionnaires ont un « devoir de désobéissance » hiérarchique si l’ordre qui leur est donné est à la fois manifestement illégal et susceptible de compromettre gravement un intérêt public. Ce principe législatif a été à de multiples reprises confirmé par la jurisprudence du Conseil d’Etat :
      • Article 28 de la Loi Le Pors du 13 juillet 1983 sur le statut des fonctionnaires : « Tout fonctionnaire, quel que soit son rang dans la hiérarchie, est responsable de l’exécution des tâches qui lui sont confiées. Il doit se conformer aux instructions de son supérieur hiérarchique, sauf dans le cas où l’ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public »
      • CE, 1944, Langneur : Le fonctionnaire à qui est ordonné ­d’accomplir un acte constitutif d’un délit doit ­désobéir.
        • Langneur, bien qu’il ait exécuté les instructions qui lui avaient été données par le maire (son supérieur hiérarchique) est demeuré responsable de ses actes et a commis une faute de nature à justifier une sanction disciplinaire.

 

II) La résistance à l’autorité est cependant une notion aporétique qui ne saurait être légitime que dans des circonstances exceptionnelles, et à laquelle on préférera une exigence d’indépendance intellectuelle en temps ordinaire

A. La résistance à l’autorité est une notion aporétique qui ne saurait être légitime que dans des circonstances exceptionnelles

  1. L’idée d’un devoir de résistance présente des apories importantes au niveau collectif

Au niveau collectif, le devoir de résistance pose de sérieux problèmes théoriques :

  • Le devoir de résistance et le principe de souveraineté de l’État semblent difficilement compatibles :
    • Kant, Doctrine du droit, 1798 : Kant observe une double contradiction dans la légalisation de la rébellion, c’est à dire dans la prévision de droit de résistance par les textes légaux :
      • Une légalité de la rébellion supposerait que le pouvoir ne se considère pas lui même comme légitime et suprême.
      • D’autre part, quand la révolte a réussie, elle fonde un nouvel ordre juridique qui reprend à son compte l’obligation faite aux citoyens d’obéir.
      • Pour Kant la conclusion est simple : « La moindre tentative de résistance est ici une haute trahison et un traitre de cette espèce, qui cherche à tuer son pays, ne peut être puni que de mort ».
  • Même acté de façon théorique, le devoir de résistance risque de s’appliquer de façon trop extensive, et chaque individu ou corporation risque de s’en prévaloir pour protéger des intérêts purement personnels, loin de l’intérêt général ou de la légitime résistance à l’oppression :
    • Philippe Muray, Festivus Festivus : Muray moque la propension de ses contemporains à se prévaloir du prestigieux label de « résistance » pour les actes les plus véniels, généralement directement dictés par leurs intérêts personnels. La « résistance » fait partie de ces termes-valises, dont le prestigieux héritage est aujourd’hui dévoyé et se trouve mobilisé à tout va : la résistance culturelle, la résistance festivalière et festive, résistance citoyenne…
      • L’auteur appelle à en rire : « Rire et rire encore, rire sans cesse de ces « festivals en résistance », de cette « culture en danger », de cette « résistance artistique », de ces forums d’Aurillac animés par « des rêveurs, des chercheurs, des essayeurs, des bougeurs, des virevolteurs ». Rire parce qu’ils sont l’époque et ses atrocités et son langage inhabitable (ils ne sont rien d’autre que ce langage) ».
      • « J’évite, la plupart du temps, d’employer le beau mot de résistance, parce que des tas de salauds en usent et en abusent jour et nuit ».
    • L’usage extensif de la notion de résistance à l’oppression peut cependant aussi porter des dangers importants :
      • On observe aujourd’hui un niveau croissant de violence anti policière dans les quartiers et lors des manifestations de la part des casseurs, qui se prévalent d’une « résistance à l’oppression ». Le 8 octobre 2016, deux policiers ont ainsi été grièvement blessés à la suite d’une attaque au cocktail Molotov à Viry-Châtillon.
  1. De fait, le droit de résistance à l’oppression et le devoir de désobéissance des fonctionnaires ont été fortement encadré par la jurisprudence pour les rendre compatibles avec le bon fonctionnement des institutions

L’économie jurisprudentielle des notions de droit à la résistance à l’oppression et de devoir de désobéissance des fonctionnaires témoigne d’un usage extrêmement prudent de ces notions par le législateur et par le juge. Ainsi :

  • Au niveau constitutionnel, le droit de résistance à l’oppression consacré par l’article 2 de la DDHC de 1789 (mentionné plus haut) entre en contraction directe avec l’article 7 de la même Déclaration qui stipule : « Tout citoyen appelé ou saisi en vertu de la loi doit obéir à l’instant ; il se rend coupable par la résistance. »
  • Au niveau jurisprudentiel, plusieurs décisions du Conseil d’Etat ont fortement restreint la notion de devoir de désobéissance des fonctionnaires, en la circonscrivant dans des limites étroites :
    • CE, 1964, Charlet et Limonier limite la portée de l’arrêt CE, 1944, Langneur pour les administrateurs chargés d’une mission de souveraineté : l’arrêt ne s’applique plus pour l’illégalité manifeste, mais uniquement pour l’incompatibilité avec l’intérêt du service public.
    • CE, 1979, Deschomets : Une simple illégalité, formelle par exemple, ou relative à la compétence de l’auteur de l’acte, n’est ainsi pas suffisante. De même, il convient que l’ordre soit de nature à compromettre gravement un intérêt public.

Ainsi la résistance à l’oppression (pour les citoyens) et la désobéissance à l’autorité hiérarchique (pour les fonctionnaires) ne sont pertinents en droit que dans la mesure ou ils relèvent de circonstance extraordinaires.

B. La résistance à l’autorité ne saurait donc être érigée en mot d’ordre, à l’inverse de l’indépendance d’esprit que l’on peut attendre de tout citoyen éclairé

  1. La résistance à l’autorité ne saurait être érigée comme un mot d’ordre

 Les notions de résistance ou d’insoumission ne sauraient être érigées comme des mots d’ordre au niveau collectif :

  • D’abord parce l’acte de « résistance » n’est pas une fin en soi. La révolte ne se suffit à elle-même :
    • Elle n’est légitime que quand elle est portée contre un ordre effectivement injuste ;
    • Et elle ne trouve une légitimité que si elle s’appuie sur un projet alternatif :
      • C’était le cas lors de la seconde guerre mondiale, puisque l’effort de lutte contre l’envahisseur allemand par les résistants s’est accompagné de la création d’un programme politique par le conseil national de la résistance, qui servi d’ailleurs de fondements à la mise en place du système de sécurité sociale français à partir de la libération.
      • La révolte ne peut être légitimement destructrice que si elle porte en elle la promesse fondatrice d’un nouvel ordre, plus juste :
        • Camus, L’homme révolté, 1951 : « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. D’une certaine manière, il oppose à l’ordre qui l’opprime une sorte de droit à ne pas être opprimé au-delà de ce qu’il peut admettre ».
  1. On peut cependant attendre des citoyens une indépendance d’esprit, contre l’autorité mais aussi contre leurs propres inclinaisons

Alors que la résistance ne peut être érigée comme devoir collectif et inconditionnel, l’indépendance intellectuelle des citoyens paraît plus raisonnable et in fine plus protectrice contre le risque d’oppression :

  • Étienne de la Boétie, Discours de la servitude volontaire : La Boétie s’interroge sur les causes de l’obéissance à un pouvoir faible et illégitime.
    • Contrairement à ce que beaucoup s’imaginent quand ils pensent que la servitude est forcée, elle est en vérité toute volontaire.
    • En fait, le tyran ne peut se maintenir au pouvoir que parce qu’il s’appuie sur la complicité d’une partie (généralement la plus puissante) de sa population, qui peut elle-même se prévaloir de sa proximité avec le tyran pour asservir les populations moins puissantes, qui elles-mêmes peuvent se prévaloir de leur proximité des castes dirigeantes pour asservir de plus faibles encore et ainsi de suite… Ainsi se forme la pyramide sociale qui permet au tyran d’« asservir les sujets les uns par le moyen des autres ».
    • L’usage éclairé de la raison est donc le moyen de reconquérir la liberté car les tyrans « ne sont grands que parce que nous sommes à genoux » (Vergniaud).
    • Pour La Boétie, « Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres ».
  • Alain, Propos sur le pouvoir, 1925 : propose une argumentation similaire, avançant que le véritable le tyran ne peut véritablement s’imposer que lorsque le citoyen lui abdique non seulement son obéissance formelle, mais son esprit aussi :
    • « L’esprit ne doit jamais obéissance. Ce jugement intérieur, dernier refuge, et suffisant refuge, il faut le garder; il ne faut jamais le donner. Suffisant refuge? Ce qui me le fait croire, c’est que ce qui subsiste d’esclavage vient bien clairement de ce que le citoyen jette aux pieds du chef son jugement aussi. Il admire; c’est son bonheur; et pourtant il sait ce que cela lui coûte »
    • L’auteur conclut : « Obéir en résistant, c’est tout le secret »

Finalement, la résistance s’impose avant tout comme un principe de liberté intellectuelle de l’individu face aux entraînements collectifs :

  • Pascal, Pensées: Il convient de résister aux modes et aux entraînements collectifs, et de se référer à un point fixe, donc à une morale sûre, pour juger des dérives éventuelles de la masse  : « Quand tout se remue également, rien ne se remue en apparence, comme en un vaisseau. Quand tous vont vers le débordement, nul n’y semble aller. Celui qui s’arrête fait remarquer l’emportement des autres, comme un point fixe. ».
  • Eugène Ionesco, Rhinocéros, 1959 : tous les habitants d’une petite ville sont atteints de Rhinocérite, et se transforment en Rhinocéros, animaux féroces et grégaires. Ionesco fait évidemment allusion ici à l’idéologie qui se répand dans les populations de manière virale, et affecte les comportements. Lorsque tous les habitants ont été atteints, reste Béranger, ordinaire employé de bureau, qui décide de résister : « Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu’au bout ! Je ne capitule pas ! »

 

 

 

Un commentaire sur “Faut-il résister à l’autorité ?

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