La Fraternité aujourd’hui

La Fraternité aujourd’hui

 

  • Accroche : Saisi d’une question prioritaire de constitutionnalité (QPC), le Conseil Constitutionnel a rendu une décision remarquée le 6 juillet 2018, puisqu’elle consacre la valeur constitutionnelle du principe de Fraternité, dont découle « la liberté d’aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national ». En s’appuyant sur ce principe nouvellement consacré, le Conseil Constitutionnel a déclaré contraire à la Constitution le « délit de solidarité » qui frappait les personnes apportant une aide aux migrants en séjour irrégulier sur le territoire. Cette décision vient dépoussiérer un principe longtemps oublié de notre bloc constitutionnel, bien qu’il soit est encore difficile d’en mesurer la portée effective.

 

  • Définitions:
    • La fraternité se définit au sens strict comme un lien de parenté entre frères et sœurs d’une même famille ;
    • Par extension, la Fraternité définit le sentiment de proximité unissant les membres d’une communauté. La Fraternité est donc un terme profondément politique et non pas seulement domestique.
  • En France, la Fraternité a un statut particulier, puisqu’elle s’est trouvée indissociablement attachée à la mystique républicaine à partir de la Révolution Française :
    • La Fraternité est consacrée juridiquement par la Constitution de 1848 comme un des trois piliers de la devise républicaine, aux côtés de l’Égalité et de la Liberté.
    • Aujourd’hui encore, l’Article 2 de la Constitution de 1958 stipule : « La devise de la République est Liberté, Egalité, Fraternité »
  • Aujourd’hui cependant, alors que les deux autres valeurs de la devise républicaine (la Liberté et l’Égalité) conservent une importante charge symbolique et font l’objet d’une application juridique stricte, la place de la Fraternité dans le triptyque républicain semble remise en cause par les faits :
    • L’augmentation des inégalités du fait d’un grippage des politiques de redistribution mettent en avant une forme de fracture sociale entre « une France d’en haut » et « une France d’en bas » ;
    • Plus globalement, la croissance de l’individualisme démocratique remet en cause la possibilité même d’un sentiment de fraternité extra-familiale ; 
  • Problématique : La France est-elle encore animée d’un esprit de Fraternité ?

 

I) La notion de Fraternité s’est trouvée consacrée à la Révolution comme un pilier du pacte républicain, bien que chargée d’ambiguïtés

A. Notion initialement familiale ou cosmopolite, la Fraternité est devenue avec la Révolution française un des principes fondamentaux du pacte républicain

  1. La Fraternité apparaît d’abord comme une notion familiale, cosmopolite ou chrétienne, étrangère à la politique

La Fraternité trouve une première définition familiale, désignant les frères et sœurs, liés par un parent commun. Comprise à ce niveau, la fraternité est conçue depuis l’Antiquité comme une source de devoirs et de solidarité.

La Fraternité désigne aussi, dans la tradition cosmopolite antique puis dans l’universalisme chrétien, l’espèce humaine en général. Ainsi le terme latin Frater désigne non pas le frère ou la sœur, mais le genre humain :

  • Sous l’antiquité, on observe les prémices d’une pensée universaliste dans la tradition stoïcienne cosmopolite, qui étend le sentiment d’appartenance au monde et à l’humanité:
    • Le cosmopolitisme est un concept créé par le philosophe cynique Diogène de Sinope, à partir des mots grecs cosmos (l’univers), et politês (citoyen). Il exprime la possibilité d’être natif d’un lieu et de toucher à l’universalité, sans renier sa particularité ;
    • Ce concept a été par la suite repris, approfondi et diffusé dans l’ensemble du monde antique par les philosophes stoïciens :
      • Marc Aurèle, Pensées : « Ma Cité et ma patrie, c’est Rome et c’est le monde »
  • C’est cependant le christianisme qui fait de la fraternité un concept universel, dans la mesure où les hommes sont unis par le culte d’un même Père, divin :
    • Etymologiquement, « catholique » signifie « universel » ;
    • Saint Matthieu, Nouveau Testament : « Vous êtes tous frères. Et n’appelez personne sur la Terre votre père, car un seul est votre père, celui qui est dans les cieux » ;
    • Le pape Jean-Paul II a souligné lors de son premier voyage en France en 1980 que la Fraternité était, avec la Liberté et l’Égalité, une idée chrétienne: «  On sait la place que l’idée de liberté, d’égalité et de fraternité tient dans votre culture, dans votre histoire. Au fond, ce sont là des idées chrétiennes ».

 

  1. La Révolution française reprend la notion de Fraternité pour la consacrer, de facto puis de jure, comme un élément constitutif du lien social et de la République

Si la notion de Fraternité n’est pas consacrée juridiquement avant 1848, elle apparaît déjà comme un terme clé de la Révolution française. « Salut et fraternité » est le salut des révolutionnaires de 1789.

  • Régis Debray, Le moment fraternité: analyse la mobilisation de la notion de Fraternité par la Révolution Française dès 1789, à travers plusieurs modalités ayant vocation à agréger les hommes :
    • La fête :
      • La Constitution de 1791 comportait un article imposant l’organisation de fêtes nationales pour « entretenir la fraternité entre les citoyens » ;
      • La fête de la fédération au champ de mars le 14 juillet 1790, anniversaire de la prise de la Bastille, est chargée d’un esprit d’union nationale et de fraternité, dont témoignent les mots de La Fayette lorsqu’il y prêta serment : « Nous jurons de demeurer unis à tous les Français par les liens indissolubles de la fraternité »
    • Le banquet, puisque « l’art d’unifier les hommes est de les mettre autour d’une table » :
      • Les soupers fraternels se développent sous l’an II ;
      • la « galette des rois » est remplacée par le « gâteau de l’égalité » en 1794 ;
      • Pendant l’année 1848, la campagne des banquets réformistes désignait une série de grands banquets organisés par les opposants du Gouvernement Guizot, en faveur d’un élargissement du suffrage universel ;
    • Le chant « agrège » aussi selon Debray :
      • La Marseillaise, écrite par Rouget de Lisle en 1792 et décrétée chant national le 14 juillet 1795 ;
      • Le Chant du départ, rédigé par Marie-Joseph Chénier en 1794, était destiné à renforcer l’élan guerrier des révolutionnaires partant au combat pour protéger la jeune République française, menacée par la coalition internationale.
    • Le serment comme le Serment du jeu de paume, du 20 juin 1789, lors duquel les 300 députés du tiers état, auxquels s’associent certains députés du clergé et de la noblesse firent le serment de ne pas se séparer avant l’élaboration d’une Constitution.
      • Selon Mona Ozouf (Liberté, égalité, Fraternité, in Lieu de mémoire), la composition de David Le serment du jeu de paume vise à exprimer l’esprit de « fraternité horizontale », et non plus « verticale », qui a marqué cet acte fondateur. Mona Ozouf distingue notamment le bras droit du député Bailly, pointant vers le ciel et désignant la Constitution qui va venir, et le bras gauche des députés, « affectueusement arrondi autour de la taille ou de l’épaule du voisin ».

 En 1848, la notion de Fraternité est consacrée juridiquement dans la Constitution de la IIe République comme élément constitutif de la devise (dite « principe » en 1848) républicaine :

  • Article 4 de la Constitution de 1848 : « La République française a pour principe : la liberté, l’égalité et la fraternité. » 
    • Cet article est adopté sur la proposition de Jean-Baptiste Belley (un des premiers députés noirs, représentant de Saint-Domingue)

B. Depuis ses origines, la notion de Fraternité est cependant chargée d’ambiguïté

  1. La notion de fraternité comporte une dimension d’adversité entre les frères

Si la notion de Fraternité fut historiquement mobilisée au nom de l’amour du prochain, puis de la cohésion républicaine, elle n’est pas moins indissociable d’une forme d’adversité et de violence entre les frères eux-mêmes :

  • Si nombre de mythes fondateurs font intervenir la fraternité, beaucoup se soldent par des fratricides:
    • Dans l’Antiquité :
      • Tite-Live, Histoire Romaine: Les deux jumeaux fondateurs de Rome, Rémus et Romulus, entrent en querelle, persuadé chacun de son élection pour diriger la cité. Rémus est finalement tué par Romulus au terme d’un « combat sanglant », et le dernier se rend maître de la ville ;
      • Sophocle, Antigone : Après l’exile d’Œdipe, ses deux fils s’entretuent sur les murs de la cité. Les deux frères qui luttaient pour le trône de Thèbes, Polynice et Etéocle, ont été tués au combat ;
    • Dans la tradition catholique :
      • La Genèse relate le meurtre d’Abel par son frère Caïn. Caïn était cultivateur et Abel pasteur de petit bétail. Un jour les frères vinrent faire des offrandes à Yahvé. Caïn offrit les produits du sol et Abel offrit les premiers nés de son troupeau et leur graisse. Seule l’offrande d’Abel est agréée. Alors Caïn, le cultivateur, tue son frère Abel, le pasteur. Caïn est maudit et puni pour son geste, condamné à errer en fugitif « loin du sol qui a bu le sang de ton frère versé par ta main ».
      • Saint Augustin, La Cité de Dieu : Dans la tradition augustinienne, le fratricide originel d’Abel par Caïn s’explique lui-même par le péché universel d’Adam et Eve, et détermine le sort de la cité terrestre, issue de la lignée maudite de Caïn.
  • La psychanalyse nous renseigne sur l’ambiguïté de la notion de fraternité, et de l’adversité dont elle est souvent chargée :
    • Freud, Introduction à la psychanalyse : Freud renverse le postulat de bienveillance et d’amour qui entoure généralement la notion de fraternité, pour souligner l’adversité qui lui est consubstantielle : « Le jeune enfant n’aime pas nécessairement ses frères et sœurs, et généralement il ne les aime pas du tout ».

 

  1. La fraternité comporte une dimension d’exclusion et de violence

La Fraternité est également porteuse d’une dimension d’exclusion, dans la mesure où les frères se reconnaissent et s’assemblent toujours par opposition à une forme d’altérité. D’une manière générale dans l’histoire, l’exaltation de la Fraternité se lie souvent avec la terreur :

  • Jean Paul Sartre, Critique de la raison dialectique : conceptualise la notion de « Fraternité-terreur », en avançant que les grands moments de Fraternité se traduisent aussi par des explosions de violence :
    • Le « groupe en fusion » des grandes exaltations collectives (généralement révolutionnaires) ne peut rester stable et finira inéluctablement par se dissoudre si ses membres ne passent pas un serment. C’est ainsi que le serment est un passage obligatoire selon Sartre pour stabiliser toute Révolution. Mais à partir du moment où le « groupe en fusion » prête serment (et devient un « groupe assermenté »), ses membres perdent inévitablement leur liberté. Tout membre du groupe qui rompt le serment, par son comportement mais aussi parfois par simple omission, met l’ensemble du groupe en danger et s’expose à la mort (d’où l’expression révolutionnaire « la liberté ou la mort »). En découle le concept de Fraternité-terreur qui est indissociable de l’assermentation des « groupes en fusion ».
  • Cette notion de Fraternité-terreur permet de penser philosophiquement le lien entre exaltation fraternelle et terreur dans l’histoire :
    • On en trouve une expression historique majeure dans la Révolution française. Sous la Révolution Française, la notion de Fraternité sert autant à symboliser l’union d’esprit et de cœur des révolutionnaires qu’à marquer une rupture avec les contre-révolutionnaires. Elle désigne autant le frère que l’ennemi :
      • Saint-just : « Chez un peuple libre, il n’y a que des frères ou des ennemis ».
      • La Terreur, qui a mobilisé plus qu’aucune autre la notion de Fraternité des révolutionnaires, est aussi une période de forte répression des antirévolutionnaires, selon l’adage « la fraternité ou la mort ».
        • La loi des suspects votée en 1793 dispose que seront jugés par le Tribunal révolutionnaire toute une série de personnes supposées hostiles aux idéaux de la révolution et de la République, selon des termes très flous et donc expansifs tels que « les personnes qui, par leur comportement ou par leurs écrits, ce sont montrées ennemies de la liberté », ou « qui n’ont pas constamment montré leur attachement à la Révolution » ;
        • Robespierre déclare alors en 1793: « Tout Français aujourd’hui est votre frère, jusqu’à ce qu’il se montre traître à la patrie ».
        • A la mort de Robespierre en juillet 1994, on compte 17 000 guillotinés et 14 000 fusillés ;
    • On en trouve une illustration contemporaine avec le terrorisme islamiste : l’apologie de la fraternité musulmane se traduit dans les franges extrême de l’islam par l’adoption de la Charia comme référentiel ultime et par le rejet radical de tout autre mode de vie, qui mérite la mort.
      • On rappelle à ce titre que le Salafisme djihadiste, dans sa doctrine actuelle, doit beaucoup au mouvement des Frères musulmans, organisation panislamique sunnite fondée en 1928 par Hassan el-Banna en Egypte.

 

II) Aujourd’hui, la remise en cause radicale de sa composante fraternelle semble affaiblir le pacte républicain dans son ensemble, et appelle à sa réhabilitation

A. On observe aujourd’hui un affaiblissement de la composante fraternelle du pacte républicain du fait des multiples fractures du corps social

  1. Le principe de Fraternité souffre d’une fragilité structurelle du fait de sa faible effectivité juridique

Alors que les principes de liberté et d’égalité font l’objet d’une application au quotidien par les cours de justice, la composante fraternelle du triptyque républicain souffre d’une forme d’ineffectivité structurelle du fait de son intraduisibilité juridique :

  • Michelet, Correspondance : Historien et avocat inconditionnel de la Révolution Française, Jules Michelet note que « la Fraternité est laissée au sentiment, elle n’est pas efficace, ou elle l’est pour une heure d’élan ». Il ajoute que « si la Fraternité était écrite en loi impérative, elle n’est plus fraternelle » ;
  • Régis Debray, Le moment Fraternité : l’intraduisibilité juridique de la Fraternité limite la capacité de cette notion à produire un effet permanent, et la condamne à n’être mobilisée que lors de « moments » d’élan :
    • «On dit liberté d’expression, égalité des chances. Mais fraternité est toujours tout seul. D’où le risque de l’oublier. » ;
    • « La Fraternité n’a ni définition, ni domaine de compétence, ni décrets d’application. Le mot qui résonne sonne creux. Fraternité reste un opéra sans livret » ;
    • Régis Debray résume : La Fraternité est « la mal-aimée de la République » ;

Dès lors, dépourvue de portée juridique précise, la notion de Fraternité est reléguée au seul sentiment. Nombreux sont les auteurs qui ont souligné une certaine mièvrerie ou un certain kitsch dans les appels à la « Fraternité », qui ne se traduisent en réalité que par la mise en scène de bons sentiments :

  • Mona Ozouf, Dictionnaire de la Révolution française : remarque au sujet de la notion de Fraternité telle que est mobilisée sous la Révolution : « Sa puissante charge affective, que souligne une iconographie pleine d’oiseaux, de cœurs, de bambins, de baisers, de bouquets, dispense de la préciser davantage, empêche de lui attacher une revendication et de prévoir une sanction aux manquements qui pourraient lui être faits. » ;
  • Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être: dénonce l’ instrumentalisation de la notion de Fraternité, aussi bien par les régimes communistes que par les démocraties occidentales. Kundera remarque que la Fraternité, qui fait appel au cœur, est aujourd’hui avant tout un moyen permettant de mobiliser les hommes sans faire appel à leur raison : « Lorsque le cœur a parlé, il n’est pas convenable que la raison élève des objections. Au royaume du kitsch s’exerce la dictature du cœur. La fraternité de tous les hommes ne pourra être fondée que sur le kitsch. Nul ne le sait mieux que les hommes politiques. Dès qu’il y a un appareil photo à proximité, ils courent après le premier enfant qu’ils aperçoivent pour le soulever dans leurs bras et l’embrasser sur la joue. Le kitsch est l’idéal esthétique de tous les hommes politiques, de tous les mouvements politiques. » 

A cet égard, il est encore difficile de déterminer la portée juridique concrète de la décision du Conseil Constitutionnel du 8 juillet 2018 consacrant la valeur constitutionnelle du principe de Fraternité. En effet, l’application de ce nouveau principe est aujourd’hui restreinte au domaine de l’aide aux migrants irréguliers. En dehors de cette application, le principe demeure flou. Il reviendra donc au juge de s’en saisir pour en préciser le sens et la portée.

 

  1. Le principe de Fraternité est remis en cause de facto par la multiplication des fractures qui divisent la société française

L’idée d’une fraternité républicaine est remise en cause de facto devant le constat d’une multiplication des fractures qui divisent le corps social :

  • Une « fracture sociale » s’est ouverte avec le grippage des politiques de redistribution et l’augmentation des inégalités économiques:
    • Pierre Rosanvallon, La société des égaux : avance que la société française est passée d’une « passion de l’égalité » à une « contre-révolution libérale » :
      • L’ « invention de l’égalité » lors de la Révolution Française s’était dans un premier temps matérialisée lors du « siècle de la redistribution » (le XXe siècle) marqué par la neutralisation active des inégalités par la voie fiscalo-sociale, dont le point d’aboutissement fut les Trente glorieuses ;
      • Les années 1980 engagent un « grand retournement » avec la mise en œuvre de politiques néo-libérales et la déconstruction de l’état providence.
    • L’expression de « fracture sociale » est popularisée depuis son utilisation dans le cadre d’un discours de Jacques Chirac écrit par Henri Guaino lors des élections présidentielles de 1995, pour dénoncer la diminution de la mobilité sociale et le retour des privilèges, avant de conclure : « Une fracture sociale se creuse dont l’ensemble de la Nation supporte la charge. La « machine France » ne fonctionne plus. Elle ne fonctionne plus pour tous les Français. ».
  • La fracture sociale se double d’une « fracture géographique » entre les grandes villes et la « France périphérique », du fait d’un affaiblissement ressenti de la solidarité territoriale face à la ghettoïsation des banlieues et à la désertification des campagnes :
    • Christophe Guilluy, La France périphérique: dresse le constat de l’exode des classes populaires « françaises de souche » (les « petits Blancs ») vers le rural, le périurbain profond, de plus en plus séparées à la fois des banlieues d’immigration récente et des grandes métropoles « mondialisées et gentrifiées ». En réaction à cet exode forcé, la « France périphérique » s’affranchit de plus en plus du projet politique républicain qui anime encore les mégalopoles. Selon l’auteur, cette « France des plans sociaux, de l’abstention et/ou du vote FN » s’organise en une sorte de « contre-société », donnant ainsi lieu à un « vivre-ensemble séparé », afin de se maintenir à l’abri de l’ «instabilité démographique et des tensions territoriales liées à l’angoisse de l’autochtone de devenir minoritaire ».

Plus fondamentalement encore, le principe de Fraternité est miné de l’intérieur par l’individualisme des sociétés contemporaines, formées d’individus atomisés et retranchés sur leurs seuls intérêts personnels :

  • Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique : insiste sur le lien entre démocratisation et individualisation des sociétés modernes : « non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le sépare de ses contemporains ; elle le ramène sans cesse vers lui seul et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre cœur.

 

B. Face à cet affaiblissement, le « travail de fraternité » suppose non seulement la réduction des inégalités mais aussi la définition d’un grand dessein collectif

Face à ces dérives, la Fraternité demeure un concept opérationnel, au croisement du pacte républicain et de solidarité sociale, qui mérite d’être réhabilité. Cependant, comme le rappelle Régis Debray (Le moment Fraternité), la Fraternité n’est pas un état naturel, mais relève davantage de l’effort, voire de l’exploit. Elle doit être entretenue, et appelle à un « travail de fraternité ».

  1. La réduction des inégalités sociales est un préalable nécessaire à la restauration du principe de Fraternité

Il ne paraît pas raisonnable de parler de Fraternité dans un pays où les 10% de la population plus aisés disposent d’un niveau de vie 3,5 fois plus élevé que les plus pauvres (chiffre en augmentation depuis les années 1990) :

  • C’est ce qu’avance Abdennour Bibar dans son Plaidoyer pour la fraternité (publié en 2015 à la suite des attentats) : le normalien établit une liste de propositions pour restaurer l’idéal de Fraternité en France, parmi lesquelles on trouve (sur le plan économique):
    • Une nouvelle politique de la ville pour répondre à la question des banlieues par le biais d’investissements massifs ;
    • La mise en place d’un débat sur le revenu universel ;
    • L’institution d’un Ministère de la Fraternité en charge de la coordination de ces politiques.

 

  1. La redéfinition d’un grand dessein collectif

La Fraternité ne peut reposer sur son unique composante de solidarité économique, et doit être comprise de façon plus large, comme l’adhésion à des valeurs communes :

  • Régis Debray, Le feu sacré (Chapitre Fraternité) : Régis Debray remarque qu’il ne peut y avoir de fraternité sans une forme de croyance unificatrice en des êtres ou des valeurs communes qui permettent de « faire d’un tas un tout » :
    • Ainsi Debray analyse le cas des Etats-Unis, où la très forte diversité ethnique, culturelle et sociale n’empêche pas une profonde cohésion patriotique. Selon Debray, la référence commune à des principes et des devises supérieures telles que les deux célèbres devises « E pluribus unum » (un seul à partir de plusieurs), inscrit sur le grand sceau des Etats-Unis et « in God we Trust » inscrit sur tous les billets en dollars répond à la nécessité de « faire de l’un avec du pluriel ».
      • La devise « in God we Trust » est d’ailleurs apparue au début de la guerre de sécession pour mieux souder les Etats nordistes coalisés.
    • En France, selon Debray, la Révolution a fondé l’unité de la République sur une « sacralité républicaine », dont les parallèles avec le sacré religieux sont nombreux. Ainsi les « palais républicains » sont construits comme des enceintes sacrées.

Aujourd’hui, il s’agit de réinvestir le « sacré républicain » pour consolider la Fraternité, à travers la définition d’un grand projet républicain, que l’on peut définir comme le consensus (majoritaire) de la population sur les grandes lignes d’un projet collectif, conforme aux principes qui fondent la République, et intégrant l’ensemble des problématiques politiques actuelles.

Enfin, la Fraternité passe aussi par des initiatives volontaires de la part d’individus ou de groupes :

  • Au sein de la société, le travail de Fraternité passe avant tout par les associations :
    • On évalue aujourd’hui à environ 1 100 000 le nombre d’associations actives sur le territoire, environ 62 000 étant créées chaque année.
    • Ainsi la « Fédération Nationale de Protection civile », association reconnue d’utilité publique de secouristes bénévoles fondée en 1965 regroupe aujourd’hui 32 000 bénévoles répartis sur 500 implantations qui participent à des opérations de secours, d’assistance aux populations et de formation.

 

Conclusion : Paradoxalement, la radicalité des remises en cause dont souffre aujourd’hui le pacte républicain dans son ensemble pourrait favoriser la réhabilitation en réaction du principe de Fraternité républicaine, puisque « la souffrance en commun unit plus que la joie » (Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une Nation ?). L’histoire a prouvé que les souffrances et les sacrifices communs pouvaient mener à l’alliance de la rose et du réséda (Aragon, La rose et le réséda), tout comme les événements récents :

  • Les attentats de Charlie Hebdo de janvier 2015 et du Bataclan de novembre 2015, ou de Nice en juillet 2016 se sont tous traduits par des regroupements massifs et par des élans républicains renouvelés et clairement manifestés. Pour aboutir, ces élans doivent cependant rencontrer une volonté politique forte.

 

Pour aller plus loin :

  • Ici un podcast de France culture (Répliques) sur le sujet « Qu’est-ce que la Fraternité républicaine ? » avec Anne-Marie Le Pourhiet et Emmanuel Aubin qui analyse les conséquences de la consécration du principe de Fraternité au rang de norme constitutionnelle par le conseil constitutionnel dans sa décision du 8 juillet 2018 ;
  • Ici une vidéo-conférence de Régis Debray (auteur de Le moment Fraternité) sur la notion de Fraternité ;

 

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