Gouverner, c’est prévoir

  • Accroche : « Savoir pour prévoir, afin de pouvoir », scandait Auguste Comte à la fin du XIXème siècle, dans un contexte de montée en puissance du courant positiviste qui voyait dans les progrès de la science la promesse d’une nouvelle maitrise de l’homme sur le monde. Aujourd’hui, alors que la pandémie de Covid-19 échappe aux modèles prédictifs mis en place par les gouvernants, l’enthousiasme des positivistes et de leurs disciples semble pour le moins terni.   
  • Définitions : 
    • Le terme « gouverner », du latin gubernare qui signifie « diriger un navire », s’applique aujourd’hui à la gestion des affaires publiques, par les acteurs politiques mais aussi administratifs ;
    • Le terme « prévoir » vient du latin praevidere, qui signifie littéralement « voir par avance ». 
  • L’art de gouverner semble irrémédiablement lié à la capacité de prévoir et d’anticiper 
    • Sous l’Antiquité déjà, les hommes avait recours aux divinations par le biais des  oracles, dont le paradigme est la Pythie, oracle d’Apollon (Dieu-devin) à Delphes. La Pythie était notamment consultée par les gouvernants avant d’entreprendre des démarches politiques ou militaires. Ainsi Alexandre le Grand s’est rendu à Delphes pour consulter la Pythie. Celle-ci ayant refusé de siéger, le roi de Macédoine la mit de force sur le Trépied. La pythie déclara :  « On ne peut te résister ! « . Alexandre proclama alors que la pythie, dans un oracle divin, l’avait déclaré invincible. Cette scène est représentée dans le tableau Alexandre consulte l’oracle d’Apollon, peint par Jean-François Lagrenée (image en tête de cet article) ;
    • À l’époque classique, la conceptualisation de l’exercice moderne du pouvoir s’appuie sur la capacité à anticiper les conséquences des actions politiques. Pour de nombreux auteurs, c’est la connaissance pointue de l’Histoire qui doit permettre aux gouvernant d’anticiper l’avenir afin d’adapter ainsi leurs politiques : 
      • MachiavelLe Prince :
        • « Le prince doit lire les livres d’histoire, et y considérer l’action des grands hommes, y examiner les causes de leurs victoires et de leurs défaites, pour éviter celles-ci et imiter celles-là ». 
        • « L’habituel défaut de l’homme est de ne pas prévoir l’orage par beau temps »
    • Avec l’avènement de la modernité, c’est à la science et la technique qu’est revenue la charge de prévoir, de sorte que l’expertise technique est érigée en projet politique : 
      • BaconLa nouvelle Atlantide1624 : imagine une utopie scientifique dans laquelle un système où un collège de savants (la « maison de Salomon ») est chargée de conseiller le gouvernement, s’appuyant sur la science pour prévoir les besoins et anticiper les risques. 
  • Cependant, le lien toujours plus ténu entre l’art de gouverner et la capacité de prévoir se trouve aujourd’hui confronté à l’extraordinaire complexification des sociétés contemporaines qui rend ces dernières de moins en moins prévisibles, de sorte qu’il est difficile pour les gouvernants de fonder leur légitimité sur une capacité à anticiper adéquatement les évènements à venir. Plus encore, les pouvoirs font aujourd’hui face à la nécessité d’agir – donc de gouverner – en situation d’incertitude.  
  • Problématique : Dès lors, la célèbre maxime d’Emile de Girardin (La politique universelle)  « Gouverner, c’est prévoir » s’applique-t-elle encore dans un monde où règne l’imprévu ? 

Alors que l’art de gouverner demeure indissociable de la capacité de prévoir (I), celui-ci doit aussi s’adapter pour préserver sa légitimité et sa capacité à agir en situation d’incertitude et d’imprévisibilité (II)

I) La capacité de prévoir demeure indispensable à l’art de gouverner 

A. La capacité de prévoir passe par la technicisation de l’action publique, qui porte encore de nombreux espoirs 

  1. La capacité de prévoir est depuis longtemps attachée au savoir, conçu comme un attribut indispensable aux gouvernants

La détention du savoir et donc d’une capacité à prévoir est depuis longtemps valorisée comme une qualité politique à part entière : 

  • Dès l’antiquité, plusieurs modèles politiques reposent sur le savoir et la capacité de prévision de ses dirigeants : 
    • PlatonLa République : le pouvoir appartient aux « rois-philosophes » rompus aux formes de raisonnement les plus évoluées par une formation mathématique et logique poussée. 
      • Dans la métaphore du capitaine de navire, Platon avance que s’emploie à imaginer un navire au sein duquel le capitaine ne sait pas naviguer, métaphore tout à la fois de l’absence de savoir technique et de l’incapacité de prévoir (donc de fixer un cap) des dirigeants. Les membres de l’équipage, qui affirment tous que la navigation « n’est pas un art qui s’apprend », se disputent le gouvernail et le navire finit par chavirer. Platon s’en prend ici aux Athéniens et notamment aux « démagogues » qui n’admettaient pas que la politique fût l’objet d’une véritable science. 
  • C’est cependant la modernité qui consacre l’expertise technique en projet politique fondé sur le savoir et la capacité de prévoir : 
    • BaconLa nouvelle Atlantide1624 : voir introduction
    • Saint-Simon, L’Organisateur1819 
      • Élabore la métaphore des abeilles et des frelons dans laquelle il s’emploie à imaginer la perte subite des 30 000 plus hauts dignitaires de l’État, en précisant que la France conserve les hommes de génies qu’elle possède, notamment dans les sciences. Saint Simon avance que cette perte causerait un choc affectif aux français, mais qu’il n’en résulterait aucun mal pour l’État. 
      • Saint Simon met en place un projet de gouvernement spécifiquement technocratique, fondé sur un Parlement pourvus des pouvoirs législatifs et exécutifs et composé de trois chambres : 
        • Une chambre « d’invention » composée d’ingénieurs et d’artistes
        • Une chambre « d’examen » composés de savants
        • Une chambre « d’exécution » comprenant des représentants de l’industrie. 
    • Auguste Comte, secrétaire particulier et disciple de Saint-Simon, reprend et développe cette doctrine en élaborant sa « loi des trois états » 
      • Etat théologique, où le pouvoir appartient aux élites religieuses et s’impose par l’autorité militaire
      • Etat métaphysique, où le pouvoir appartient aux représentants politiques par le biais des lois ; 
      • Etat positif, où le pouvoir appartient aux élites scientifiques

2. Dans l’histoire récente, la capacité de prédiction de l’action politique porte de nombreux espoirs, comme en témoigne la mystique du plan qui a saisi la France au XXème siècle

À partir du XXème siècle, l’art de gouverner s’est trouvé de plus en plus attaché aux capacités de prédictions techniques des acteurs publiques, par le biais du « plan », consistant à élaborer le déploiement de politiques publiques pour une durée donnée, en fonction de prévisions élaborées à l’avance sur la période considérée. La planification des politiques publiques a pris une place croissante tout au long du XXème siècle, jusqu’à aboutir pendant les trente glorieuses à une  « mystique du plan » selon l’ouvrage éponyme de Philippe Bauchard, conçu comme un « anti-hasard » (Pierre Massé), permettant d’asseoir l’action publique dans le temps tout en l’extrayant des incertitudes qui pèsent sur elle : 

  • Au sortir de la WWI, Étienne Clémentel remet en 1919 à Georges Clemenceau un Plan de modernisation de l’industrie française, considéré comme l’acte fondateur de la « technocratie » en France ; 
  • A la suite de la crise de 1929, le « mouvement planiste » s’impose en France, composé notamment de polytechniciens : 
    • Le groupe X-Crise, fondé en 1931 par des polytechniciens, ambitionne d’analyser les causes de la Grande dépression et de proposer des solutions économiques concrètes fondées sur l’intervention planifiée de l’État dans l’économie. 
  • Au sortir de la WWII, la planification de l’intervention de l’État dans l’économie devient une politique publique à part entière : 
    • Le Commissariat au plan est créé en 1946, chargé de définir à titre indicatif la planification économique du pays, notamment via des plans quinquennaux.
    • Pierre massé, directeur du Commissariat général au plan, publie Le plan ou l’anti hasard en 1965 : 
      • « Un changement fondamental est nécessaire. C’est le passage de la rétrospective à la prospective, attitude ouverte en face d’un avenir ouvert, inquiétude intellectuelle cherchant à se résoudre en optimisme d’action, recherche servant de trait d’union entre la pluralité des possibles et la décision unique à prendre à l’instant présent »
      • « La logique de la recherche prospective est ainsi d’inverser le cheminement traditionnel et de partir de l’ exploration de l’avenir — non pas d’un avenir déduit, mais d’une pluralité́ d’avenirs imaginés »
  • Depuis la fin des trente glorieuses, on observe un certain reflux de la croyance dans la mystique du plan et dans le rôle des administrateurs-experts, mais celle-ci n’a pas disparue : 
    • Le commissariat général au plan est aujourd’hui remplacé par France Stratégie
    • De même, le recours aux « plans » n’a pas disparu de l’action publique contemporaine. 
      • On peut ainsi mentionner les plans interministériels de lutte contre la pauvreté ou contre les violences faites aux femmes
    • La loi de Finances pour l’année budgétaire 2018 a mis en place un plan d’investissement de 57 milliards d’euros, destiné à « accélérer l’adaptation de la France aux enjeux du XXIe siècle ».
      • Quatre domaines ont été identifiés :
        • La transition écologique
        • La formation
        • La compétitivité avec la prolongation du programme d’investissements d’avenir
        • La transformation numérique de l’Etat
      • L’économiste Jean Pisani Ferry, qui a supervisé ce plan d’investissement, a présenté celui-ci comme le retour de l’État comme acteur stratégique primordial : « Il y a trente ou quarante ans, l’Etat prenait des risques. Ce fut le cas avec le programme électronucléaire ou le Minitel. Mais depuis, ce n’est plus le cas. L’État est devenu extraordinairement court-termiste, à l’exception des plans d’investissements d’avenir. L’idée du plan est de rétablir une culture de l’innovation et du long terme dans la sphère publique. »

B. Aujourd’hui, la complexification de l’action publique rend nécessaire une intrication toujours plus forte entre la capacité de prédiction des experts et le pouvoir de décision des acteurs politiques

  1. La complexification des défis politiques rend d’autant plus indispensable la capacité de prédiction des gouvernants

La mondialisation et la montée en puissance des technologies numériques sont autant de facteurs de complexification de l’action publique, qui posent des défis globaux ne pouvant être relevés sans une capacité accrue de prédiction des gouvernants. Dans la période la plus récente, l’action publique s’est adaptée pour augmenter encore ses capacités de prévisions, par le biais des indicateurs qui sont aujourd’hui omniprésents dans la vie administrative : 

  • Ainsi la réforme de l’État s’emploie depuis le début des année 2000 à ancrer l’action publique sur des objectifs chiffrés, détaillé à l’avance et évolué a posteriori en termes de performance : 
    • Dans le cadre de la LOLF promulguée en 2001 et mise en œuvre pour la loi finances 2006 : 
      • Les administrateurs en charge des missions et des programmes budgétaires doivent s’engager dans des projets annuels de performances (PAP) ; 
      • Des Rapports Annuels de Performances (RAP), inclus dans les lois de règlement, évaluent ex post la gestion des administrateurs.
    • De même la RGPP puis la MAP consistent en une révision planifiée des politiques publiques et de l’organisation interne de l’administration, fondée sur une analyse chiffrée en termes de performances et d’objectifs précis. 
    • Dans les différents ministères, les directions de la prospective se développent avec pour mission de dresser des scénarios prédictifs permettant de programmer en fonction les politiques publiques ; 
  • De même l’action de l’État s’appuie toujours d’avantage sur les capacités de prédiction des experts, en provenance de la société civile ou de la haute administration : 
    • En matière environnementale, les politiques publiques nationales comme les accords internationaux s’appuie sur les prédictions du Groupe international d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) ; 
    • En matière sanitaire la gestion de la pandémie de Covid-19 s’appuie sur les travaux du Conseil scientifique Covid-19 mis en place sous la forme d’une organisation consultative indépendante, dont les modèles prédictifs de l’évolution de l’épidémie surdétermine largement sa gestion politique par les gouvernants. 

Cette évolution de l’art de gouverner par les indicateurs et en fonction des scénarios prospectifs fait l’objet d’une littérature abondante en science socialeà l’image de l’ouvrage de Pierre Lascoumes et Patrick Le Galès, Gouverner par les instruments

2. Des dispositifs de plus en plus sophistiqués ambitionnent de permettre une prédiction toujours plus fine des évènements à venir 

Dans la période la plus récente, les avancées technologiques en matière d’intelligence artificielle semblent en voie d’être appropriées par les gouvernants pour permettre une prédiction toujours plus fine de l’avenir, quitte à susciter des inquiétudes légitimes quant aux conséquences de cette évolution pour les libertés publiques : 

  • Ainsi la notion de « justice prédictive » recouvre l’ensemble des instruments permettant de prévoir à l’avance l’issue d’un litige juridique, en s’appuyant sur l’analyse de métadonnées jurisprudentielles. Si la justice prédictive ne fait encore l’objet d’aucune application en France, la loi du 7 octobre 2016 pour une république numérique, qui affirme le principe d’open data des décisions de justice a suscité certaines inquiétudes dans la mesure où elle ouvrirait techniquement la voie à une telle évolution, qui remettrait en cause les principes mêmes du fonctionnement judiciaire ; 
  • La police prédictive, quant à elle, tend à se développer, y compris en France. En s’appuyant sur l’agrégation de métadonnées concernant les lieux et les horaires de commission des infractions passées, la police prédictive consiste à prédire de façon probabiliste le lieu et l’heure des prochaines infractions, permettant d’affecter de façon optimisée les unités de voie publique dans une logique de prévention : 
    • Le secteur de la police prédictive s’est fortement développé aux États-Unis, par le biais du logiciel « PredPol » utilisé à Los Angeles notamment ; 
    • En France, la Police Nationale ne recourt pas à de tel logiciel mais le secteur se développe et plusieurs systèmes de prédiction sont déjà commercialisés, à l’image de « Map Révélation » proposé par l’entreprise « Sûreté Globale »
    • Ces évolutions suscitent elles-aussi de forte inquiétude dans la mesure où elles pourraient renforcer les discriminations, en focalisant l’action policière sur les quartiers les plus défavorisés. 

Transition : Ainsi, la technicisation de l’action publique offre à cette dernière des moyens toujours plus poussés de prévision et d’anticipation, de sorte que la maxime « Gouverner, c’est prévoir », semble plus que jamais d’actualité. Cependant, alors même que les capacités de prospectives des États augmentent théoriquement, c’est au contraire un sentiment d’incertitude et d’imprévisibilité qui semble aujourd’hui l’emporter dans la gestion des affaires publiques. Dans nos sociétés de plus en plus complexes, les prétentions prédictives des gouvernants semble se heurter au réel d’une imprévisibilité croissante, comme l’entrevoyait Maurice Merleau-Ponty dans sa préface d’Humanisme et terreur : « Gouverner comme on dit, c’est prévoir, et le politique ne peut s’excuser sur l’imprévu. Or, il y a de l’imprévisible. Voilà la tragédie ».

II) L’art de gouverner doit cependant s’adapter pour préserver sa capacité à agir en situation d’incertitude

A. La complexification de nos sociétés s’accompagne aujourd’hui d’une imprévisibilité croissante

  1. La complexité croissante des sociétés contemporaines les soumet à une imprévisibilité croissante

Plusieurs mécanismes s’associent pour augmenter le niveau de complexité des sociétés contemporaines et diminué leur niveau de prédictibilité. On peut citer pour exemple :   

  • La mondialisation se traduit par une augmentation des flux d’hommes, de marchandises et de capitaux se traduit par des risques globaux, à l’image : 
    • Du risque environnemental soumis à des logiques économiques (industriels par exemple) de nature transnationale que les États peinent à contrôler malgré les tentatives de règlementations internationales
    • Du risque sanitaire, augmenté par les flux d’homme, d’animaux et de produits alimentaires notamment, qui portent le risque de pandémie comme l’a démontrée la crise du Covid-19
    • D’un risque financier et budgétaire dans la mesure où la liberté des flux de capitaux donne libre cours aux spéculations financières qui sont par nature imprévisibles. Celles-ci posent un risque d’éclatement de bulles spéculatives, dont l’éclatement expose au risque de crise financière, et in fine au risque de crise budgétaire si les États sont amenés à intervenir pour redresser les économies. 
  • La montée en puissance des technologies (numériques notamment) se traduisent par des innovations inattendues qui reconfigurent en un temps réduit l’ensemble des champs politique, social économique, ou encore scientifique : 
    • C’est évidemment le cas d’internet et des réseaux sociaux et de leur impact sur monde politique (par le biais des partis politiques et des administrations qui se saisissent de ces nouveaux outils), autant que sur le monde du travail (avec la montée en puissance du tertiaire et du télétravail), de l’économie, de la géopolitique, ou de la société elle-même qui se structure à travers ces nouveaux outils ; 
    • C’est le cas aujourd’hui des nanobiotechnologies dont les découvertes majeurs (à l’image du CRISPR/Cas9 permettant la modification du génome humain) sont porteuses d’autant d’espoirs que d’inquiétudes

Ainsi, « le changement double le pas » (René RémondRegard sur le siècle), et nos sociétés paraissent de moins en moins prédictibles par les gouvernants qui peinent à en anticiper les évolutions. De fait, nos sociétés sont non plus seulement caractérisées par le risque (qui demeure rationalisable sous la forme de probabilité de survenue) – comme l’avait noté Ulrick Beck dans son essai La société du risque – mais aussi par l’incertitude et l’imprévisibilité radicale : 

  • Nassim Nicholas Taleb, Le Cygne noir : la puissance de l’imprévisible : le statisticien Nassim Nicholas Taleb a conceptualisé la notion de « Cygne noir », défini comme un évènement imprévisible portant des conséquences d’une portée considérable et exceptionnelle : 
    • Taleb étudie principalement le domaine de la finance, mais étend la métaphore à internet, l’ordinateur personnel, ou encore la chute de l’empire soviétique de 1991 et les attentats du 11 septembre 2001 qui partagent selon l’auteur les 3 caractéristique d’un « Cygne noir »,  à savoir : 
      • Le caractère imprévisible de l’évènement : 
      • Les conséquences majeures qui en ont découlé ; 
      • Le fait qu’après le premier exemple de cet événement, il est rationalisé a posteriori, comme s’il avait pu être attendu. 

2. Cette imprévisibilité s’est traduite concrètement dans la période récente par une multiplication de crises imprévues, ayant pris les gouvernants au dépourvu

De fait, on assiste dans la période contemporaine à une multiplication des crises, qui peuvent être conçues comme autant de manifestation de cette imprévisibilité grandissante. On peut prendre l’exemple de la crise des subprime de 2008, de la crise écologique, la crise sécuritaire ou encore la crise sanitaire mondiale dans les suites du Covid-19. Derrière le caractère multiforme de ces crises, plusieurs auteurs ont mis en lumière l’existence d’une crise plus globale qui touche nos sociétés, et qui se provient justement des changements radicaux et imprévisibles touchant tous les domaines de la vie sociale : 

  • Edgard MorinPour une crisologie :« La notion de crise s’est répandue au XXe siècle à tous les horizons de la conscience contemporaine. Il n’est pas de domaine ou de problème qui ne soit hanté par l’idée de crise : le capitalisme, la société, le couple, la famille, les valeurs, la jeunesse, la science, le droit, la civilisation, l’humanité »
  • Michel Serres, Le temps des crises : la multiplicité des crises actuelles dissimule une « crise globale » dont les racines plongent dans les transformations profondes que subissent nos sociétés depuis la seconde moitié du XXe siècle notamment. 
    • Michel Serres a recourt à la métaphore sismologique pour penser les crises multiformes que nos sociétés traverses comme autant de « tremblements épars », qui trouvent tous leurs sources dans une même « faille géante au niveau des plaques basses ».
    • L’auteur ajoute : «la régression des déterminismes entraîne une régression de la prédiction. L’ensemble du système touché par la crise entre dans une phase aléatoire, où les formes que prendront son avenir immédiat sont incertaines » 

Dans ces conditions, l’art de gouverner ne semble plus pouvoir se réduire à la capacité de prévoir, elle-même fortement diminuée. Plutôt que de dompter le risque par la probabilité, l’art de gouverner semble devoir s’adapter à un monde incertain. 

B. L’art de gouverner passe aujourd’hui par la capacité à agir en situation d’incertitude et d’imprévisibilité

  1.  Il revient aux gouvernants de limiter tant que possible les effets néfastes de l’incertitude sur la société 

Dans un monde de plus en plus complexe, où les changements sont de plus en plus rapides, il revient au politique de maintenir une hauteur de vue, permettant de protéger tant qu’il se peut la société des imprévus en y opposant la stabilité des institutions :  

  • Ainsi face à l’imprévisibilité des évolutions de la société, l’État demeure le garant de la continuité et de la stabilité indispensable à la société, par opposition à l’imprévisibilité et aux fluctuations qui affectent la société civile. En ce sens, l’État demeure le « maître des horloges » :
    • Philippe Delmas, Le maître des horloges, modernité de l’action publique, 1992 : face à la société civile du tout-marché soumise à des cadences insoutenables, la principale force de l’État réside dans sa capacité à imposer à la société son propre rythme, plus lent certes, mais aussi plus propice à la réflexion, et donc à la régulation qui est au cœur de ses attributions : « l’État est le gardien des horloges, le pourvoyeur de la lenteur nécessaire, inaccessible aux marchés parce que contraire à la rapidité qui fait leur force. » ; 
    • Le Président de la République Emmanuel Macron fait régulièrement référence à cette notion, annonçant par exemple aux journalistes en 2017 : « Je resterai le maître des horloges, il faudra vous y habituer ».
  • La stabilité des institutions est elle aussi plus que jamais nécessaire pour s’inscrire dans le temps long, et juguler ainsi l’imprévisibilité de la société civile : 
    • Il convient notamment de résister autant que se peut au court-termisme qui caractérise trop souvent la vie politique, au profit du temps long des institutions. 
    • En France, par tradition et du fait de son rythme singulier d’élection tous les 6 ans (avec renouvellement partiel tous les 3 ans), c’est le Sénat qui incarne le temps long. C’est ce que rappelle Georges Clémenceau qui après avoir longtemps milité en faveur de la suppression du Sénat, s’est ravisé pour devenir sénateur en 1902, commentant : « Pendant une partie de ma vie, j’ai eu foi en la Chambre unique, comme émanation directe du sentiment populaire. J’en suis revenu, les événements m’ont appris qu’il faut laisser au peuple le temps de la réflexion. Le temps de la réflexion, c’est le Sénat. »
  • La stabilité juridique mérite aussi d’être défendue par le biais du principe de sécurité juridique, qui vise à protéger les citoyens contre les changements trop fréquent de jurisprudence 
    • Le principe de sécurité juridique a été solennellement reconnu par un arrêt du Conseil d’État de 2006, KPMG, indiquant qu’une nouvelle réglementation ne doit pas porter une atteinte excessive aux contrats en cours.
    • De même, la loi organique du 15 avril 2009 est venu compléter l‘article 39 de la Constitution, en y ajoutant l’obligation d’accompagner tout projet de loi d’une étude d’impact expliquant pourquoi l’introduction d’une nouvelle législation est nécessaire et ce que l’on peut en attendre. 

2. Parallèlement, il revient aux gouvernants d’adapter leurs modes de gouvernance à un monde de plus en plus incertain et imprévisible

Pour demeurer maître de l’action en situation d’incertitude, une modification du mode d’exercice d’action et décision publique semble également nécessaire : 

  • D’une part, l’action publique doit être soumise au principe de précaution, qui consiste à prendre des mesures conservatoires et de prudence lorsque l’état des connaissances scientifiques ne permet pas de prévoir avec certitudes les conséquences d’une action. Ce principe de précaution a aujourd’hui valeur constitutionnelle en matière environnementale : 
    • Article 5 de la Charte de l’environnement de 2004 : « Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution et dans leurs domaines d’attributions, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage »
    • La Charte de l’environnement est annexé au préambule de la Constitution, et son appartenance au bloc de constitutionnalité a été consacré par une décision du Conseil Constitutionnel de 2008, OGM.
  • Plus fondamentalement, afin d’agir efficacement dans un contexte d’incertitude, il revient aux gouvernants de réformer leur modalité d’action, dans une logique de souplesse et de subsidiarité. De nombreux auteurs ont appelé à rompre avec la tradition d’une « prise de décision tranchante et tranchée en toute méconnaissance de cause »(Callon, Lascoumes & Barthe) au profit d’un « État modeste » (Michel Crozier), dont l’action s’articule et s’intègre avec les acteurs de la société civile : 
    • Michel Crozier, État modeste, État moderne : stratégie pour un autre changement, 1987 : Crozier avance que la société post-industrielle est caractérisée par une capacité de plus en plus limitée de l’État à suivre le rythme des évolutions qui se font jour au sein d’un société civile toujours plus dynamique. C’est pourquoi ses tentatives d’intervention, dans le domaine économique notamment, sont inefficaces, voire contreproductives. Selon l’auteur, les dirigeants de l’État doivent accepter et intégrer cet état de fait, afin de mettre véritablement l’État au service de la société civile. Cela suppose une réforme de l’administration dans le sens d’une plus grande efficacité, mais aussi une nouvelle approche de la gouvernance et de la prise de décision :
      • Selon Crozier, un « État arrogant » ou « omniprésent » est nécessairement « impotent », car il ne sait qu’ordonner à partir de principes abstraits et de vues générales, sans prendre véritablement en compte le point de vue des acteurs de la société civile ;
      • À l’inverse, l’auteur invite les responsables politiques et administratifs à adopter une attitude de modération qui délaisse les grands élans idéologiques au profit d’une attitude de facilitation et de coordination : «seul un État modeste peut se révéler actif, car il est seul en mesure d’écouter la société, et de les servir en les aidant à réaliser eux-mêmes leurs objectifs ». Ainsi l’État doit privilégier les partenariats et les contrats plutôt que l’acte unilatéral : « À un État stratège en chambre, doit succéder un État amiable compositeur, coordinateur et facilitateur »
    • Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick BartheAgir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique : la complexification des monde et l’augmentation des risques globaux (environnemental, terroriste, économique) impose de rompre avec le modèle traditionnel de la décision centralisée et unilatérale de l’Etat, donc d’« en finir une bonne fois pour toutes avec cette vision héroïque de décisions tranchantes et tranchées que prend le souverain en situation d’incertitude et en toute méconnaissance de cause ». 
      • Au contraire, les auteurs préconisent l’adoption d’une nouvelle méthode de prise de décision, consistant en l’adoption de séries d’actes mesurés et réversibles, enrichis par les apports des experts
      • Les auteurs proposent la mise en place d’une « démocratie dialogique » où a prise de décision repose sur des « forums hybrides » qui donnent la parole aux différents acteurs du social : politiques, mais aussi experts, représentants d’ONG etc. Afin de réduire véritablement les incertitudes, une visibilité accrue doit être accordée aux désaccords entre les experts. 

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